RnD Café ☕️ – #432

26 mai 2026

Au sommaire cette semaine

  • Anthropic devient rentable : l’IA arrête de brûler du cash et commence à en gagner
  • Google I/O 2026 : Search devient l’AI Search, et Google déclare le GEO mort
  • Un long-métrage IA de 95 minutes projeté à Cannes (événement pro) pour moins de 500 000 $
  • Karpathy rejoint Anthropic : la fin du « vibe coding », le début de l’ingénierie d’agents
  • Brèves : les preneurs de notes IA qui rendent les avocats nerveux, Publicis rachète LiveRamp, et un vrai Monet pris pour de l’IA

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👇 Bonne lecture !

Toutes les synthèses ci-dessus sont produites à partir des sources de la semaine, in extenso via NotebookLM.

Rnd café podcast 432
infographie sur le tournant stratégique de l’IA entre 2024 et 2026.
Rnd café synthèse 431

L’IA commence à rapporter

Le viaduc ferroviaire de Chamborigaud en bordure du village cévenol du même nom.

Bonjour à toutes et à tous.

C’est la fin des viaducs… de mai !
2 semaines sans RnD Café et j’ai reçu certains messages inquiets : « Tout va bien ? ». Oui, oui ! Merci à vous 🙂

C’est donc la reprise et comme vous vous en doutez, c’est dense mais on va tâcher de reprendre en douceur.

Dans la dernière édition (#431), je vous écrivais que l’IA quittait les fonctions classiques du chatbot (l’outil conversationnel) pour s’enfouir dans les outils qu’on utilise déjà, sans logo, sans bouton, sans qu’on l’ait demandé.

Maintenant qu’elle est partout, parlons chiffres.

Depuis deux ans, les sommes englouties par les acteurs de l’IA font pâlir n’importe quel DAF.

Mercredi, Anthropic, l’éditeur de Claude, a fait passer un message à ses investisseurs. Premier trimestre rentable. 559 millions de dollars de profit opérationnel attendu sur le trimestre qui s’achève en juin, pour 10,9 milliards de CA. Le coût de calcul, lui, est passé de 71 centimes par dollar de revenu à 56.

Source : Reuters, qui confirme le rapport initial du Wall Street Journal. Je précise tout de suite, parce que c’est important : c’est une projection partagée dans le cadre d’une levée de fonds, pas un résultat audité. Prudence donc. Mais la direction est intéressante.

Pourquoi ça compte pour nous, qui ne tradons pas l’action Anthropic ?

Parce que le débat des dix-huit derniers mois (« l’IA, c’est une bulle ou pas ? ») vient un peu d’évoluer. Tant qu’aucun acteur ne gagnait d’argent, on pouvait se demander si la vague allait retomber. Là, un acteur démontre que le modèle peut être profitable. Et quand un acteur le démontre, les autres n’ont plus le luxe d’attendre.

Et ça ne s’arrête pas à Anthropic. La même semaine, Cerebras (spécialiste américain des puces dédiées à l’intelligence artificielle) entre en bourse et bondit de plus de 100 % le premier jour. Publicis rachète LiveRamp pour 2,2 milliards et renforce un mouvement vers la data et l’adtech initié en 2013 (ETO). LiveRamp est une plateforme de « data collaboration » qui permet aux entreprises de relier et partager leurs données clients entre elles de façon sécurisée et sans identifiants directs (via un identifiant pseudonymisé, le RampID), principalement pour cibler et mesurer la publicité.

Google referme la main sur Search.

Tout le monde se positionne pour capter la valeur. Fini de rire 🙂

Mise en perspective.
On a passé trois ans à se demander comment utiliser l’IA. Puis depuis quelques mois à se demander ce qu’elle nous coûtait (€, sécurité …) Depuis quelques semaines, ce qu’elle nous coûte au niveau cognitif.
La question qui s’ouvre maintenant est différente : qui encaisse ? Le fournisseur du modèle ? La plateforme qui l’intègre ? L’agence qui sait s’en servir ? Ou le client final qui commence à voir de vrais retours… On en discute bien volontiers mais je n’ai pas la réponse. Personne ne l’a encore.

Mais je remarque une chose. Pendant que les chiffres tombent, l’opinion, elle, se referme. 70 % des Américains trouvent que l’IA va trop vite, plus de 50 % en ont une opinion négative, et seuls 18 % des jeunes se disent optimistes à ce sujet rappelle Brian Solis. On avait noté cette évolution dans le #431 avec l’étude Walton/Gallup. Elle se confirme. En France, on est un poil plus optimiste…

graphique comparant par pays les perceptions positives et négatives de l’IA dans la vie quotidienne.

Et signal faible (fiable ?), photo prise de mon scooter il y a quelques semaines…

photo d’une publicité sur bus montrant un robot de sport, détournée par un graffiti anti-IA.

Voilà la tension de la semaine.

D’un côté, l’IA devient un business sérieux, mesurable, rentable. De l’autre, ceux qui la subissent commencent à dire non. Entre les deux, il y a nous : les organisations qui doivent décider à quelle vitesse y aller, et surtout pourquoi.

Cette semaine, donc, on regarde la caisse. Anthropic et la rentabilité. Google qui reprend la main sur le Search et déclare le GEO mort (vous allez voir, c’est savoureux). La production créative qui passe de l’atelier à Cannes. Et Karpathy qui rejoint Anthropic en sifflant la fin de la récréation du « vibe coding ».

Bonne lecture.


1. Business : Anthropic devient rentable… c’est peut-être un détail pour vous.

C’est donc probablement le signal le plus structurel de ce mois de mai. Pas le plus spectaculaire (il n’y a ni démo, ni vidéo virale), mais le plus lourd de conséquences.

Anthropic a indiqué à ses investisseurs viser un premier trimestre en profit opérationnel : 559 millions de dollars sur le trimestre clos en juin, pour des revenus qui passent de 4,8 à 10,9 milliards d’un trimestre à l’autre. Ethan Mollick relayait l’information en début de semaine.

Le détail qui compte : le coût de calcul tombe de 71 à 56 centimes par dollar de revenu. Autrement dit, l’entreprise ne gagne pas d’argent parce qu’elle vend plus cher, mais parce qu’elle produit moins cher.

Le rappel de prudence d’abord. Comme je l’ai dit, ces chiffres sortent d’un dossier d’investisseurs dans le cadre d’une levée qui pourrait valoriser Anthropic autour de 900 milliards de dollars. Ce n’est pas un résultat audité, et Anthropic prévient lui-même qu’il pourrait repasser dans le rouge en fin d’année à mesure qu’il réinvestit dans l’infrastructure (dont un contrat avec SpaceX à 1,25 milliard par mois jusqu’en 2029).

Donc on lit la tendance, pas le chiffre exact.

La preuve par les dépenses réelles. Plus intéressant que les déclarations : les transactions. Le Ramp AI Index mesure l’adoption de l’IA non pas par les sondages, mais par les dépenses réelles de plus de 50 000 entreprises américaines. C’est là qu’on voit le vrai mouvement. Et selon ces données, Anthropic a dépassé OpenAI chez les clients business vérifiés.

graphique Ramp AI Index sur l’adoption de l’IA par les entreprises américaines.

En clair : on quitte le terrain de la hype pour celui de la facture. Et sur la facture, c’est l’entreprise qui paie, pas le particulier qui teste.

Ce que dit le terrain. Le rapport Deloitte « State of AI in the Enterprise » confirme le passage de l’expérimentation au déploiement à l’échelle : la part des entreprises ayant au moins 40 % de leurs projets IA en production devrait doubler dans les six prochains mois. Mais le même rapport pointe le frein principal, et il n’est pas technologique : c’est le manque de compétences.

D’où l’émergence d’un rôle hybride, mi-ingénieur mi-consultant, le fameux AI Builder, qui s’installe chez le client pour apprendre ses flux de travail et construire des solutions adaptées.

Mais de notre côté, je vois plutôt un tandem : expert métier + expert IA. Comprendre les processus pour identifier vite les gisements de productivité ; se faire aider par un expert IA pour mettre en musique et tester rapidement.

Côté Microsoft, le rapport Agents, human agency enfonce le même clou : l’impact réel dépend de l’environnement organisationnel, pas des individus pris isolément. Les entreprises qui repensent le travail et soutiennent l’expérimentation s’en sortent mieux que celles qui distribuent des licences en espérant un miracle.

treemap des tâches de travail montrant où l’impact de l’IA se concentre selon Microsoft.

Et c’est exactement ce qu’a montré Carrefour au HUB Forum (via Emmanuel Vivier) : plus de 50 cas d’usage IA industrialisés, obtenus en repensant les processus et la gouvernance, pas en empilant des outils. La priorisation se fait par prototypage métier. On lance, on défend la valeur, et surtout on sait s’arrêter. Il insiste d’ailleurs : la majorité des programmes IA restent des POC (Proof of Concept ou démonstrateur) sans transformation.

Passer d’équipes « augmentées » à des organisations « AI native » demande bien sûr du design organisationnel (expert métier), pas une énième démo mais également de la maîtrise IA : les bons modèles et les bonnes règles de sécurité et de gouvernance.

D’ailleurs on en a déjà parlé mais surveiller ce mot dont on va beaucoup parler dans les prochains mois : le HARNAIS, concept évoqué il y a deux mois ici #425 et qui permet d’encadrer le comportement de l’IA. C’est juste incontournable.

Et donc ?

  • Mesurez l’adoption par la dépense, pas par les comptes : combien votre entreprise dépense-t-elle réellement en IA par mois, et sur quels processus critiques ? Le nombre de licences Copilot ne dit rien de la valeur produite.
  • Traitez les compétences comme le vrai goulot : le frein n’est pas le modèle, c’est l’humain qui sait s’en servir. Inscrivez-le dans les fiches de poste, comme l’a fait Kiabi (qu’on citait dans le #431).
  • Interdisez les POC sans condition de sortie : un prototype qui ne défend pas sa valeur en 60 jours doit être arrêté. C’est la leçon Carrefour.

2. Marketing : Google reprend le Search et déclare le GEO mort

C’est la remise des pendules à l’heure de la semaine.

Petite mise en contexte pour ceux qui nous rejoignent. Le GEO (Generative Engine Optimization) et l’AEO (Answer Engine Optimization), c’est l’idée qu’avec l’arrivée des réponses IA, il faudrait optimiser ses contenus différemment pour être cité par ChatGPT, Gemini ou Claude. Un nouveau métier, de nouveaux experts, de nouveaux budgets. On en parle tout le temps depuis des lustres… et déjà quand cela s’appelait LLMO (il y a 2 ans !).

Le coup de Google

Cette semaine, Google affirme que le GEO et l’AEO sont un mythe (via The Decoder). Sa documentation démonte les tactiques à la mode une par une : fichiers LLMS.txt, découpage du contenu en petits blocs, réécriture pour les modèles, données structurées dédiées. Inutiles. Pour Google, les réponses IA puisent dans les pages déjà bien classées en recherche classique. Optimiser pour l’IA, c’est donc faire du bon vieux SEO : qualité, expertise réelle, crawlabilité.

Le mécanisme derrière, c’est le grounding. Ce mot va revenir partout, autant le poser. Le grounding, c’est le fait pour un modèle de rattacher sa réponse à des sources externes vérifiables au lieu de générer de tête. Quand vous interrogez un chatbot, le modèle ne répond plus seulement depuis sa mémoire d’entraînement. Il lance une recherche dans un index, récupère des extraits, puis rédige en s’appuyant dessus, avec un lien vers la source. Google appelle son procédé le « query fan-out » : votre question est éclatée en sous-requêtes, chacune passe par le ranking classique, et les résultats sont synthétisés. C’est ce grounding qui décide quelles sources sont citées. Et c’est précisément là que le SEO classique ne suffit plus : être bien positionné sur Google ne garantit pas d’être sélectionné par le grounding d’un modèle concurrent.

Position intéressée, forcément. Tant que les règles restent celles du SEO, elles restent celles de Google. Et le message ne vaut que pour l’environnement Google, AI Overviews et AI Mode. Rien sur ChatGPT, Perplexity ou Claude, qui ne suivent pas son classement et où l’affaire reste ouverte.

Surtout, les données terrain contredisent la ligne officielle :

Une marque citée dans un prompt est surreprésentée dans la réponse du modèle (Moz, Tom Capper, avril 2026). La notoriété de marque devient un facteur de visibilité IA sans équivalent en SEO classique.
OpenAI a massivement accéléré son crawl du web (Botify, Chris Long, analyse de 7 milliards de fichiers log). Ne pas être crawlé par les bots IA, c’est disparaître des réponses génératives.
Bloquer les crawlers IA ne protège pas comme on le croit (BuzzStream, Vince Nero) : la majorité des sites qui bloquent restent cités malgré tout (plus de 70% des citations ChatGPT proviennent de sites qui bloquent pourtant ses bots).

Le détail français qui change tout

AI Overviews n’est toujours pas déployé en France (200+ pays concernés depuis mai 2025, sauf la France), à cause du conflit sur les droits voisins de la presse. Mais ça ne nous protège en rien : vos clients utilisent déjà ChatGPT Search, Perplexity et Gemini. Le GEO est un enjeu, que google.fr affiche ses réponses IA ou non.

Lors de la conférence Google I/O 2026 cette semaine : Search devient l’AI Search. En parallèle, Google a transformé sa recherche en plateforme d’IA générative pilotée par Gemini. Aleyda Solís le détaille : nouvelle barre de recherche multimodale, AI Mode basculé par défaut sur Gemini 3.5 Flash, requêtes plus longues et conversationnelles. Le parcours utilisateur va être réécrit. On ne tape plus trois mots-clés, on pose une question. Et en France ? Toujours pas de déploiement annoncé…

interface Google Search repensée en mode conversationnel avec IA.

Et donc ? Le socle SEO reste nécessaire, mais il est devenu insuffisant

Google a raison sur un point : avant d’inventer un métier, maîtrisez l’ancien, car beaucoup d’« expérimentations GEO » sont parties dans le bricolage sans avoir réglé les bases (contenu lisible par les bots, structure propre, autorité réelle). Mais la suite est ailleurs : se rendre trouvable, jugeable fiable et attribuable par le grounding des modèles.

Trois leviers concrets :

  1. la crawlabilité IA,
  2. des contenus structurés et originaux,
  3. et la notoriété de marque, qui devient un actif de visibilité IA à part entière… et ça c’est juste la base… On n’a pas attendu l’IA.

Ca tombe bien, on le dit aussi depuis longtemps. Souvenez-vous de cette petite illustration publiée il y 7 mois.

illustration d’un arbre liant SEO, GEO et visibilité.

Le clic ne meurt pas, il est réorienté. C’est la nuance que Jérémy Lacoste apporte, et elle est utile. On a beaucoup parlé de « zero-click », comme si le trafic s’évaporait. La réalité est plus retorse.

Prenez « meilleur restaurant italien Lyon ». Hier, dix liens bleus, et le clic partait vers un blog ou le site du resto. Aujourd’hui, la réponse IA s’affiche en haut, avec une carte, des fiches Business Profile, des avis, un bouton Maps. L’internaute clique… mais sur la fiche Google, pas sur votre site. Le clic a bien eu lieu. Il est juste resté dans la maison Google.

C’est ça, le glissement. Les clics organiques tiennent encore une part significative, mais Google en capte et en redirige une partie vers ses propres propriétés. Le clic ne disparaît pas, il change de destinataire. Et le destinataire, c’est de plus en plus Google lui-même.

graphique sur la répartition des clics Google entre résultats externes, propriétés Google, annonces et recherches sans clic.

Mise en perspective

Que Google ait raison ou tort sur le GEO importe finalement moins que ceci : le moteur redevient l’arbitre. Après dix-huit mois où ChatGPT semblait menacer la suprématie du Search, Google répond en absorbant l’IA dans son propre terrain de jeu, avec ses propres règles de classement. Pour les marketeurs, ça veut dire qu’on ne va pas remplacer le SEO par une nouvelle discipline.

On va devoir faire les deux à la fois : être lisible par les humains ET par les machines, sur des plateformes qui restent largement contrôlées par les mêmes acteurs qu’avant. Vive le marketing : être authentique, utile, singulier pour être finalement visible par l’IA.

Et donc ?

  • Réglez les fondamentaux avant d’investir dans le « GEO » : expertise réelle, contenu crawlable (les bots IA n’exécutent pas le JavaScript), structure propre. Si la base n’est pas là, aucune optimisation « IA » ne sauvera votre visibilité.
  • Optimisez pour la question, pas pour le mot-clé : avec l’AI Mode et les requêtes longues, vos contenus doivent répondre à des intentions formulées en langage naturel, pas se positionner sur trois termes.
  • Mesurez le trafic référé par les IA séparément : taggez dans GA4 ce qui vient de ChatGPT, Gemini ou Perplexity. C’est un canal distinct, à suivre comme tel, pas à noyer dans le « trafic Google ».

3. Création : un long-métrage IA à Cannes, et la production qui s’industrialise

On suit la vidéo générative depuis longtemps ici. Il y a quelques semaines, on parlait de Kling 3.0 et de la « fin de la loterie créative », ce moment où l’on cesse de croiser les doigts en lançant une génération pour passer à une production dirigée. Depuis quelques éditions avec Seedance 2, on voit qu’on a encore franchi une étape. Cette semaine à Cannes, nouvelle « marche » (… ok, je sors): la production foule le tapis rouge (bis).

Cannes, mais pas au Festival. Alex Mashrabov annonce la projection de Hell Grind, un long-métrage de 95 minutes, présenté à Cannes pendant le Festival mais en preview professionnelle privée, hors Sélection officielle. La nuance compte : ce n’est pas une consécration cannoise, c’est une opération de visibilité bien menée. Une équipe de 15 personnes, 14 jours, moins de 500 000 dollars (dont 400 000 de seuls coûts de calcul). Mashrabov avance qu’une production traditionnelle équivalente coûterait autour de 50 millions. Le film s’appuie sur Seedance 2.0 de ByteDance et les modèles maison de Higgsfield. À noter quand même : 16 000 générations pour 253 plans sur le premier quart d’heure, et un réalisateur qui parle lui-même de « machine à sous ». L’industrialisation avance, la loterie n’a pas complètement disparu.

plan d’un film généré par IA montrant un personnage seul dans un paysage enneigé

On peut discuter de la qualité, du grain narratif, de l’âme du truc. Mais le signal n’est pas là. Le signal, c’est qu’un long-métrage produit en deux semaines pour le prix d’un court-métrage classique a obtenu une légitimité de festival. La barrière de coût et de temps qui protégeait le cinéma vient de baisser d’un ordre de grandeur.

L’atelier, lui, s’industrialise. Pendant que les têtes d’affiche font Cannes, le quotidien de la production se standardise autour d’un combo qui revient sans cesse dans ma veille : GPT Image 2 plus Seedance 2.0. Andrew Adams en a fait une série de démonstrations : à partir d’une simple description de scène, le pipeline génère le rendu, le storyboard de neuf plans, puis les vidéos. D’une phrase à une visite cinématique commerciale, en quelques minutes. Il décline le procédé jusqu’au style Wes Anderson, palette et cadrage verrouillés.

workflow de génération vidéo par IA à partir d’une image de cuisine.

Côté pub, Rourke Sefton-Minns montre un pipeline combinant Claude et Higgsfield CLI : génération massive de visuels à partir d’un lieu, d’un personnage et d’un produit, notation des résultats dans un tableur, puis conversion automatique des cadres validés en publicités envoyées au client. Une boucle fermée production-sélection-diffusion. On notait déjà dans le #431 que la rapidité de production cessait d’être un avantage pour devenir une banalité. Ça se vérifie.

pipeline de génération publicitaire IA à partir d’un lieu, d’un personnage et d’un produit.

Et Google débarque dans la production. Le 19 mai, à l’I/O, Google a sorti Gemini Omni, son premier modèle « any-to-any » : on lui donne du texte, des images, de l’audio, de la vidéo en entrée, il produit une vidéo en sortie. La nuance par rapport à Seedance ou Kling, qui ne font que générer : Omni édite aussi, en langage naturel. On lui parle, il ajuste la scène sans tout régénérer. Comme le montre Marcus Byrne, le rendu, le son et la physique simulée sont convaincants sur de courtes séquences (avec quelques incohérences de lumière). Le premier modèle de la famille, Omni Flash, génère des séquences de 10 secondes au lancement.

professeur écrivant une formule au tableau dans une salle de classe.

Soyons honnêtes : sur la qualité brute de génération, Omni reste en retrait face à Seedance 2.0 et Kling 3.0, de l’aveu même des testeurs. Mais ce n’est pas là que Google joue. Sa vraie arme, c’est la distribution : Omni arrive directement dans Search, l’app Gemini, Flow et YouTube Shorts (gratuit sur Shorts). On va le voir arriver dans NotebookLM dans pas bien longtemps…

Là où un Higgsfield doit conquérir ses utilisateurs un par un, Google pousse son modèle devant des milliards de gens d’un coup. On retrouve exactement la logique du sujet précédent : Google ne gagne pas en étant le meilleur, il gagne en étant partout.

La question des modèles reste ouverte.

Ross Symons s’interroge : GPT Image 2 est le référent du moment, mais la course continue, avec Nano Banana, Seedream et Midjourney en embuscade. Conséquence pratique : ne misez pas sur un seul outil. Testez le même brief sur plusieurs modèles, comparez rendu, vitesse et coût. Ce qui domine ce trimestre sera dépassé au suivant.

Et le revers.

Pour finir sur une note qui fait réfléchir : Morgane Soulier raconte l’histoire d’un vrai Monet présenté comme « généré par IA » sur les réseaux, qui a déclenché une vague de critiques sur la supposée laideur des images IA. L’affaire est drôle et inquiétante à la fois. Elle montre qu’aujourd’hui, attribuer une œuvre à l’IA suffit à faire basculer le jugement, indépendamment de l’œuvre elle-même. Le débat n’est plus esthétique, il est devenu quasiment identitaire.

tableau des nymphéas de Monet.

Et donc ?

  • Repensez vos coûts de production vidéo : si un long-métrage se fait en 14 jours à moins de 500 000 $, votre budget de contenu de marque doit être réinterrogé, à la baisse pour le volume, à la hausse pour ce qui fait la différence (l’idée, le brief).
  • Industrialisez la boucle, gardez l’humain sur le brief : la valeur ne se déplace plus sur l’exécution (banalisée) mais sur la direction créative et la sélection. C’est là qu’il faut mettre vos meilleurs profils.
  • Vérifiez vos droits avant diffusion : ces pipelines utilisent parfois des visages d’acteurs réels et des styles identifiables. Avant de diffuser commercialement, faites valider la propriété intellectuelle.

4. Agents : du « vibe coding » à l’ingénierie, Karpathy change de camp

Vous vous souvenez de la dernière édition #431 ? On y racontait un agent Cursor qui avait effacé une base de production complète en 9 secondes, sans confirmation. La promesse de sécurité non tenue, la gouvernance reléguée au rang de sujet de direction.

Cette semaine, le débat monte d’un cran, et il vient d’un nom qui pèse.

Karpathy rejoint Anthropic. L’information a fait du bruit. Andrej Karpathy, l’un des cofondateurs d’OpenAI, ex-patron de l’IA chez Tesla et l’un des enseignants IA les plus suivis au monde (c’est lui qui a popularisé le « vibe coding »), quitte son projet éducatif pour Anthropic. Comme l’analyse Nate Herkelman, son arrivée renforce une idée qui infuse depuis des mois : ce qui différencie un acteur, ce n’est plus le modèle seul, c’est l’environnement autour. Le contexte, les compétences, la mémoire, les boucles d’action. Claude Code devient la plateforme qui empaquette tout ça. Le fameux harnais dont je parlais plus haut.

Le mot de la semaine : agentic engineering. Karpathy lui-même fait la distinction, et elle est utile pour vos équipes. Le « vibe coding », c’est abaisser le seuil d’entrée : décrire ce qu’on veut, laisser l’IA produire, accepter une part d’aléatoire. Sympa pour prototyper, dangereux en production (relire le cas Cursor du #431). L' »agentic engineering », c’est l’inverse : maintenir la qualité professionnelle, encadrer l’agent, rendre ses échecs visibles. On passe du bricolage inspiré à la discipline d’ingénieur. Toujours ce … Harnais.

Concrètement, ça se traduit par des règles.

Un praticien rapporte que les quatre règles de base de Karpathy dans un fichier CLAUDE.md font chuter le taux d’erreur de génération de 41 % à 11 %. Il en ajoute huit autres après trente projets : budgets de tokens, points de contrôle, échecs explicites plutôt que silencieux, conventions plutôt que moyennes. Rien de magique : juste de la rigueur écrite noir sur blanc, pour empêcher l’agent de « deviner au lieu de vérifier ».

L’économie d’agents prend forme. Greg Isenberg décrit l’émergence d’une économie d’agents qui transforme distribution, produits et métiers : places de marché d’agents, outils de sécurité, tarification dynamique. On sort de l’agent gadget pour entrer dans une couche d’infrastructure. Et qui dit infrastructure dit, à nouveau, gouvernance.

Mise en perspective.

Le glissement de vocabulaire (de « vibe coding » à « agentic engineering ») n’est pas cosmétique. Il acte que la phase d’émerveillement est finie et que la phase d’industrialisation commence. Or industrialiser, ce n’est pas accélérer le bricolage, c’est y mettre des garde-fous.

La même semaine où Anthropic devient rentable, son recrutement le plus médiatisé sert à rendre les agents plus fiables, pas plus spectaculaires. Ce n’est pas un hasard.

Et donc ?

  • Écrivez vos règles d’agents, pensez Harnais : un fichier de conventions (type CLAUDE.md) qui cadre les budgets de tokens, les points d’arrêt et les actions interdites. Douze règles bien posées valent mieux qu’un modèle plus puissant.
  • Distinguez prototype et production : le « vibe coding » pour explorer, l’ingénierie encadrée dès que ça touche un système réel.
  • Traitez l’agent comme un collaborateur junior : droits minimaux, validation des actions destructrices sur un canal séparé, journalisation. C’est de la gouvernance, donc un sujet de direction, pas de DSI.

BRÈVES & SIGNAUX FAIBLES

Droit & Société

Les preneurs de notes IA inquiètent les avocats : le New York Times rapporte que les assistants qui transcrivent automatiquement les réunions créent un risque juridique réel. Les propos consignés deviennent potentiellement communicables en cas de litige, et peuvent faire perdre le privilège avocat-client. Et donc ? Avant de laisser un bot écouter vos réunions sensibles, posez la règle : qui enregistre, quoi, et où ça atterrit. C’est une question de conformité, pas de confort. On en a parlé ici : shadow listening. Enregistrer une personne sans son consentement, c’est du pénal.

Future of work

Souveraineté : la fenêtre européenne se referme : Arthur Mensch alerte sur le retard européen en IA, faute d’action industrielle et de commande publique. Sa formule : la productivité IA se mesure en facteurs, pas en pourcentages, et la fenêtre est d’environ deux ans avant verrouillage par les hyperscalers. Et donc ? Pour une direction française, la commande publique et le choix des fournisseurs deviennent des décisions stratégiques, plus seulement des lignes d’achat. Voir la présentation synthétique de son intervention via notebooklm.

schéma sur le retard européen en IA et ses risques de dépendance économique.

Cognition & Usage

10 minutes d’IA suffisent à dégrader la performance… une fois l’IA retirée. Une étude contrôlée sur 1 222 participants (Carnegie Mellon, MIT, Oxford, UCLA) montre qu’après 10 à 15 minutes d’usage assisté, les participants résolvent moins bien les problèmes et abandonnent plus vite dès que l’assistant disparaît, comparés à ceux qui n’ont jamais eu d’IA. Nuance décisive : l’effet est fort chez ceux qui demandaient à l’IA de tout résoudre, nul chez ceux qui s’en servaient pour des indices. Et donc ? On évoquait les retours de terrain dans l’édito du #431 ; la donnée chiffrée arrive. L’enjeu n’est pas d’interdire, mais d’encadrer : l’IA pour réfléchir mieux, pas pour réfléchir à notre place.


☕ Un café en vrai ?

Trois questions pour prolonger la réflexion cette semaine :

  • Si l’IA devient un business rentable pour les fournisseurs, où se situe votre marge à vous : gisement de productivité, ROI, diversification de revenus
  • Entre faire du bon SEO et investir dans le « GEO », où mettez-vous vos moyens, sachant que Google vient de remettre l’ancien monde au centre ?
  • Vos équipes savent-elles distinguer le prototype « vibe codé » du système qui part en production ? Et si non, qui porte le risque quand un agent se trompe ?

Autant de sujets que nous aimons explorer chez RnD.

Pourquoi ne pas en parler autour d’un café (virtuel ou réel) ?

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