RnD Café ☕️ – #437

27 juin 2026

Au sommaire cette semaine

  • Le vrai gagnant de l’IA cette semaine n’est ni OpenAI ni Nvidia : c’est la mémoire. Un fondeur coréen devient un instant la première entreprise de son pays.
  • Washington réserve son nouveau modèle GPT-5.6 à une vingtaine d’élus ; Bercy débranche un modèle chinois. L’accès à l’IA devient politique.
  • La vidéo IA passe à 30 secondes, et même 4 minutes en plan-séquence : ce que vous pouvez produire vous-même a changé d’échelle.
  • L’agent IA n’assiste plus, il agit : il plaide au tribunal, réclame une licence bancaire, et on commence déjà à l’assurer.
  • Bulle ou pas ? 110 Md$ de chiffre d’affaires pour l’IA générative en douze mois, mais les géants du cloud couvrent à peine l’usure de leurs machines.
  • Et la Norvège débranche l’IA générative à l’école primaire, retour aux manuels papier.

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Toutes les synthèses ci-dessus sont produites à partir des 51 sources de la semaine, in extenso via NotebookLM.

infographie présentant les indicateurs clés du marché de l’IA avec taux d’usage, run rate et transformation des entreprises en 2026

Qui tient vraiment l’IA ?

On passe son temps à comparer les modèles. Cette semaine, l’actualité a rappelé une évidence : le modèle n’est pas le pouvoir.

Le pouvoir s’est montré ailleurs, à deux endroits.

D’abord chez ceux qui fabriquent la mémoire. Un fondeur coréen est devenu un instant la première entreprise de son pays, un autre affiche des marges record, et OpenAI s’est mis à graver sa propre puce. Sans ces composants, aucun modèle ne tourne. Le vrai goulot n’est plus l’intelligence, c’est le silicium.

Ensuite chez les États. Washington a réservé GPT-5.6 hier à une vingtaine d’entreprises triées sur le volet ; Bercy, lui, a débranché un modèle chinois jugé trop favorable à Pékin. L’édition #436 racontait une première : un gouvernement imposait la coupure d’un modèle. Cette semaine, c’est devenu un système : l’accès aux modèles se décide dans des bureaux ministériels.

Et une troisième dépendance, plus intime, dont on parle de plus en plus : la cognition. À force de déléguer notre réflexion à la machine, on s’allège aujourd’hui et on s’atrophie demain. Le pouvoir sur l’IA se joue aussi là, dans nos têtes.

illustration d’un patient en thérapie évoquant l’IA dans sa tête symbolisant la dépendance cognitive aux intelligences artificielles

(vu passer dans une boucle IA)

Le café d’en bas, lui, est servi comme toujours.

Bonne lecture et très bon week-end.


LA MÉMOIRE : Le nerf de la guerre a changé d’adresse

Voici l’histoire contre-intuitive de la semaine. Le nerf de l’IA n’est plus le processeur graphique (le GPU de Nvidia). C’est devenu la mémoire, ces puces qui stockent et nourrissent les modèles en données.

Le sacre de SK Hynix. Lundi, le coréen SK Hynix a brièvement détrôné Samsung pour devenir la première capitalisation boursière de Corée du Sud, une première en vingt-six ans. La raison tient en trois lettres : HBM, la mémoire à haute bande passante dont les puces IA sont gourmandes. SK Hynix en contrôle environ 61 % du marché mondial, et son action a pris près de +342 % depuis janvier.

Micron encaisse comme jamais. Le fondeur américain a publié des résultats record : 41,5 Md$ de chiffre d’affaires trimestriel (+346 % sur un an) et une marge brute de 84,6 %, du jamais-vu pour une entreprise tech américaine. Sa mémoire haute performance est vendue d’avance, sous contrats pluriannuels frôlant les 100 Md$.

OpenAI ne veut pas rester en reste et fabrique sa propre puce. Toujours cette semaine, OpenAI a dévoilé Jalapeño, sa première puce maison, conçue avec Broadcom et destinée à l’inférence (la phase où le modèle répond). Quand le plus gros consommateur de puces du monde décide de faire les siennes, c’est qu’il a compris où part vraiment l’argent.

Et ça remonte jusqu’à votre poche. Tim Cook a prévenu que des hausses de prix étaient « inévitables », évoquant une « crue centennale » sur le marché des mémoires (DRAM et NAND en hausse de quelque +300 %). En cause : les datacenters IA pourraient absorber une large part de la production mondiale de mémoire en 2026.

Mise en perspective : l’or de la ruée vers l’IA, ce ne sont pas les pelles (les modèles), ce sont les puces dans les pelles. La valeur, et le pouvoir, migrent vers le bas de la chaîne.

Et donc ?

  • Intégrez le coût matériel dans vos projections IA. Le prix de la puissance ne baissera pas mécaniquement : la pénurie de mémoire peut le tirer vers le haut. Vos hypothèses de coût à trois ans doivent en tenir compte.
  • Privilégiez les modèles sobres. Tous vos usages n’ont pas besoin du modèle le plus lourd. Un modèle plus léger consomme moins de mémoire, coûte moins cher, et vous expose moins à la flambée du matériel.

La vraie question : votre fournisseur d’IA maîtrise-t-il sa chaîne matérielle, ou la loue-t-il lui aussi à plus gros que lui ?


LES ÉTATS : De l’incident à la procédure…

Le #436 racontait un coup de tonnerre : Washington coupant l’accès à Anthropic. Cette semaine, on a compris que ce n’était pas un accident, mais le premier acte d’un nouveau régime.

Washington met GPT-5.6 sous clé. OpenAI a dévoilé hier GPT-5.6 en trois modèles (Sol le plus puissant, Terra l’équilibré, Luna l’économique), mais l’administration américaine en réserve l’accès à une vingtaine d’entreprises, validées une par une. Le secrétaire au Commerce Howard Lutnick, déjà à la manœuvre sur Anthropic, est au cœur du dispositif. OpenAI elle-même dit ne pas vouloir que « ce type de processus devienne la norme ». Trop tard !

graphique de benchmark comparant les performances des modèles GPT-5.6, GPT-5 et autres LLM selon le nombre de tokens générés

Paris débranche un modèle chinois. La direction générale du Trésor a stoppé l’expérimentation de Qwen (Alibaba), utilisé par une centaine de ses agents, après des réponses jugées orientées sur les sujets touchant la Chine. Un modèle de Mistral a pris le relais dès le lendemain. En toile de fond, le plan « L’Assistant » (Mistral) doit équiper un million d’agents de l’État. La souveraineté se tranche désormais modèle par modèle, jusque dans les ministères.

Et les services secrets s’en mêlent. Les agences de renseignement des Five Eyes (USA, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ont publié une alerte conjointe : les cyberattaques dopées à l’IA arrivent « en mois, pas en années ». L’IA n’est plus seulement un marché, c’est un terrain de sécurité nationale.

Mise en perspective : en quinze jours, le contrôle des modèles est passé de l’exception (un blocage) à la règle (une autorisation préalable, des deux côtés de l’Atlantique). Pour une entreprise, cela veut dire une chose : le modèle sur lequel vous bâtissez peut, demain, vous être autorisé ou refusé par un gouvernement. On en a déjà parlé.

Et donc ?

  • Cartographiez votre exposition. Quels usages métier s’arrêteraient si un modèle devenait inaccessible ou interdit ? C’est votre vraie dette de souveraineté.
  • Gardez un modèle de repli. Au moins un modèle ouvert, que vous pouvez faire tourner sans dépendre d’une autorisation distante.
  • Lisez la nationalité de vos outils. Pas par nationalisme, par gestion du risque : juridiction, biais, conformité.

La vraie question : si l’accès à votre modèle principal dépendait demain d’un feu vert gouvernemental, sauriez-vous continuer à tourner sans lui ?


LA CRÉATION : Pendant ce temps, sur le terrain

Pendant que le pouvoir se concentre en haut (la mémoire, les États), une bonne nouvelle, les outils de création n’ont jamais été aussi puissants, ni aussi accessibles.

La vidéo IA franchit un cap. Seedance 2.5 (ByteDance) génère 30 secondes de vidéo en une seule passe, avec jusqu’à 50 références pour garder la cohérence d’un personnage ou d’un produit.

interface de génération vidéo par IA montrant plusieurs scènes et paramètres de durée avec Seedance 2.5

En face, OpenArt Director transforme un simple prompt (« une pub de 30s pour une marque de café ») en vidéo complète : script, plans, visuels, montage, sans toucher une timeline.

interface de création de vidéos sociales par IA avec une femme présentant un produit face caméra

Jusqu’où ça va ? Gilles Guerraz a mis en avant un plan-séquence 100 % IA de 4 min 34 montrant le joueur emblématique de chacune des 48 nations du Mondial, réalisé avec Seedance, musique comprise. Pas une campagne de marque, mais l’objet a fait le tour de LinkedIn : la prouesse est là.

joueur de football en plan rapproché dans une scène spectaculaire générée par IA avec environnement immersif et effets visuels réalistes

Et l’atelier devient une usine. Figma a lancé Figma Weave (issu du rachat de Weavy) : une toile où l’on branche les meilleurs modèles du moment (Seedance, Sora ou Veo pour la vidéo, Flux ou Ideogram pour l’image) dans un même flux, pour générer, comparer et réutiliser des chaînes de production. On ne crée plus un visuel à la fois : on monte une ligne de fabrication de contenu.

interface de pipeline de génération visuelle par IA avec connexion de modèles et composition d’images dans Figma Weave

Le revers, c’est le slop. Produire dix fois plus vite, c’est aussi produire dix fois plus de médiocre. Le risque n’est plus de ne pas pouvoir créer, mais de noyer sa marque dans un flot de contenus génériques que n’importe qui génère en trois clics.

Mise en perspective : l’IA fait tomber le coût de production à presque rien. Elle revalorise d’autant ce qu’elle ne sait pas faire à votre place : un cap, une voix, une intention. Le pouvoir d’en haut, vous ne le tenez pas. Celui-là, si.

Et donc ?

  • Internalisez les formats courts. Vignettes, déclinaisons, tests créatifs : ce qui partait en agence pour des semaines se fait en interne en une journée.
  • Posez une charte avant d’industrialiser. Sans garde-fou de marque, l’IA produit du léché mais interchangeable.
  • Gardez un humain sur le goût. La machine exécute ; la direction artistique, c’est vous.

La vraie question : l’IA vous rend du temps et du budget. Vous en faites quoi, créer mieux ou produire juste plus ?


AGENTS : Le logiciel ne conseille plus, il agit

Cette semaine confirme encore une bascule déjà identifiée : les agents IA ne se contentent plus d’assister, ils travaillent, transigent et plaident. Ils deviennent des acteurs, avec ce que ça implique de responsabilité.

Claude s’installe dans vos canaux Slack. Anthropic a lancé Claude Tag, un agent que l’on mentionne (@Claude) directement dans un canal pour lui confier des tâches ; il garde le contexte de la conversation et agit comme un coéquipier partagé par toute l’équipe. Anthropic affirme que 65 % du code de son équipe produit est déjà écrit par sa version interne.

conversation Slack montrant un agent IA Claude analysant un incident technique et proposant des actions en équipe

L’agent qui plaide. Dès le mois de mai, le cabinet britannique Garfield AI, premier cabinet autorisé à exercer principalement via IA, a gagné une affaire civile (un recouvrement de 7 000 £) : tous les documents préparés par l’IA, la plaidoirie tenue par un humain. Le précédent est posé.

L’agent qui veut un compte en banque. Toujours en mai, Catena Labs (fondée par Sean Neville, co-fondateur de Circle) a déposé une demande de charte bancaire auprès du régulateur américain pour créer un établissement dédié aux agents IA. Une infrastructure financière pensée pour des logiciels, pas pour des humains.

Et déjà, l’agent qu’on assure. Signe que le sujet mûrit : Klaimee, sortie de Y Combinator, lance l’une des premières assurances responsabilité civile pour agents IA. Elle soumet l’agent à une batterie de tests (injection de prompt, jailbreak, fuite de données), lui attribue un score de fiabilité, puis délivre certification et couverture en moins de 24 heures, prime ajustée au score. La première réponse, encore balbutiante, à la question que vos juristes posent déjà : et s’il se trompe ?

Mais l’usage ne fait pas la valeur. Mick Lévy le résume d’une formule : 88 % des entreprises font de l’IA, 6 % seulement en tirent une valeur mesurable. Et le pilotage ne suit pas : selon KPMG, près des trois quarts des conseils d’administration n’ont qu’une expertise IA limitée. Pendant ce temps, OpenAI rapporte que l’usage de ses agents par les non-développeurs a été multiplié par 137 depuis l’été. L’adoption explose ; la valeur et la gouvernance, elles, restent à construire.

graphique montrant l’évolution de l’usage de l’IA Codex par département en entreprise avec forte adoption mais valeur inégale

Mise en perspective : l’agent ne se contente plus d’assister, il agit. Et ça pose une question toute simple : qui est responsable quand il se trompe ? On commence à le certifier, à l’assurer, mais le cadre légal, lui, reste à écrire.

Et donc ?

  • Posez la responsabilité par écrit. Avant de laisser un agent agir sur vos systèmes ou vos clients, définissez noir sur blanc qui répond de ses actes.
  • Commencez sur du réversible. Un agent sur une tâche cadrée et traçable, pas sur un processus critique d’emblée.

La vraie question : dans votre organisation, un agent a-t-il déjà le droit d’agir seul, et si oui, qui en est responsable ?

Un sourire pour la fin…

capture d’écran d’un tweet humoristique montrant une réponse absurde générée par une IA face à une situation personnelle

Bon week-end à toutes et à tous


BRÈVES & SIGNAUX FAIBLES

Bulle ou pas ? En douze mois, l’IA générative a généré 110 Md$ de chiffre d’affaires (rapport Azeem Azhar), mais les géants du cloud couvrent à peine l’usure de leurs machines, et 20 % des « neoclouds » sont jugés condamnés. En France, Gilles Babinet pose la question qui tourne en boucle : et si c’était une bulle ? Et donc ? L’IA rapporte enfin pour de vrai, mais le modèle économique de la filière, lui, n’est pas encore stabilisé.

graphique montrant la croissance rapide des revenus de l’IA générative sur 12 mois avec projection à 175 milliards de dollars

La Norvège fait machine arrière à l’école. Le gouvernement a annoncé une quasi-interdiction de l’IA générative pour les 6-13 ans et un retour aux manuels papier, pour préserver les fondamentaux. Et donc ? Le contre-courant éducatif devient un signal : l’adoption massive crée mécaniquement sa réaction. Est-ce la bonne réponse au sujet « cognition » ? 👆

GLM-5.2, l’open-weight chinois qui rattrape. Le modèle ouvert de Zhipu se hisse à moins d’un point des meilleurs modèles propriétaires sur le code, pour environ un sixième du coût, et tourne en local. Et donc ? L’alternative ouverte progresse vite, au moment même où l’Occident se méfie des modèles chinois (voir Bercy 👆).

Vos chatbots ont une couleur politique. Le Washington Post a testé les grands modèles : ChatGPT penche nettement à gauche, Grok plutôt à droite, Gemini présente le plus souvent les deux camps. Et donc ? Le choix d’un modèle n’est pas neutre, surtout s’il rédige vos contenus.

graphique comparant les biais politiques des principaux chatbots IA entre positions de gauche, neutres et de droite

DeepL ajoute AWS, et une question de souveraineté. Le traducteur intègre AWS comme sous-traitant, avec un risque Cloud Act réel mais un chiffrement sous clé DeepL. Et donc ? Avant d’adopter un outil, lisez où vivent vos données et qui peut y accéder.

OpenAI s’offre une vitrine chez Getty. Getty Images a signé un accord d’affichage (pas d’entraînement) pour faire apparaître ses images licenciées dans ChatGPT. L’action a bondi de 90 % (jusqu’à +145 % en séance). Et donc ? Pour les détenteurs de contenus, l’IA n’est pas qu’une menace : elle peut devenir un canal de distribution monétisable.

Alan lève 480 M€. L’assurtech française atteint 5,5 Md€ de valorisation, menée par Prosus. Et donc ? La French Tech garde des champions capables de lever gros, même dans un marché qui réclame de la rentabilité.

Signal faible : l’AGI sans LLM. La start-up suisse Giotto.ai (issue de l’EPFL) mise sur une IA par raisonnement logique plutôt que sur les grands modèles de langage : 2e au concours ARC-AGI-2 derrière Nvidia avec à peine ~20 M$ levés, elle a refusé un rachat américain pour rester européenne. Et donc ? Deux paris à suivre : une voie alternative aux LLM, et une souveraineté qui se joue aussi du côté des labos.


☕ Un café en vrai ?

Trois questions que cette édition laisse ouvertes :

Trois questions qui méritent un vrai échange autour d’un café :

  • Si l’accès à votre modèle d’IA principal dépendait demain d’un feu vert gouvernemental, sauriez-vous continuer sans lui ?
  • Le coût de l’IA migre vers le matériel : avez-vous intégré cette flambée dans vos budgets à trois ans ?
  • L’IA vous rend du temps de création : vous en ferez quoi, du mieux ou juste du plus ?

Autant de sujets que nous aimons explorer chez RnD.

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