RnD Café ☕️ – #434

6 juin 2026

Au sommaire cette semaine

  • Le sujet n’est plus l’IA, c’est la transformation.
  • Agents autonomes, headless, harnais : la nouvelle stack qui rend la DSI nerveuse.
  • Le « Tokenmaxxing » arrive en entreprise : quand l’usage de l’IA devient une métrique de vanité.
  • Grok extermine une société simulée en 4 jours ; Anthropic, Illinois et Bruxelles montent au front.
  • Smart Content, Higgsfield, Character Bible : la créa IA quitte le gadget.

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Toutes les synthèses ci-dessus sont produites à partir des sources de la semaine, in extenso via NotebookLM.

infographie RnD Café #434 sur l’ère des agents IA

L’urgence de l’essentiel

Jeudi dernier c’était le Google Cloud Summit France 2026 à l’Accor Arena.
Je n’y étais pas mais un participant m’en a fait le débrief : les témoignages des dirigeants intervenus (Capgemini, Doctolib, RATP) étaient conformes à ce que nous observons. Et c’est tant mieux : ça veut dire qu’un chemin se dessine.

Les thèmes abordés : acculturation des équipes, formation. De petits projets, de gros projets, des challenges internes, des rituels, du test and learn. Des CEO qui ouvrent le capot et qui se forment eux-mêmes parce qu’ils ont compris que déléguer c’était passer à côté du sujet.

Je rajouterai – pour avoir aussi échangé cette semaine là dessus – que le sujet n’est pas que l’IA. C’est la transformation. Le « pourquoi » avant le « comment ».

Sujet financier aussi : tenir le cap pendant que les coûts explosent.
Plus de 10 000 euros de tokens en un mois chez un client. Les équipes utilisent l’IA. Beaucoup. Partout. Pour tout.

Et donc ? Cette semaine, on a vu deux mondes s’écarter franchement.

D’un côté, la technologie continue d’accélérer toute seule.

La posture d’Anthropic en 2026 n’est pas tout à fait la même. Musk demandait du temps pour rattraper les autres. Anthropic demande du temps au moment où ses propres modèles écrivent déjà 80 % de son code, pour qu’on ne perde pas collectivement le contrôle.

De l’autre côté, dans les entreprises, on est encore très loin de tout ça. Une étude récente du MIT, citée cette semaine par Gilles Babinet, montre que la productivité brute des codeurs peut bondir de 300 % grâce à l’IA, mais que ces gains s’évaporent au moment du passage en production réelle, faute d’adaptations organisationnelles. +300 % en local. OK, c’est en local. Et en prod ? Pas 300. Le graphique du Financial Times (juste en dessous) suggère plutôt 30 %. Mais 30 %, soyons honnêtes, c’est déjà énorme.

graphique montrant les gains de productivité de l’IA du code local au produit final.

Stéphane Distinguin le formule en deux mots cette semaine : « Talent vs Token ». La calculabilité des données ne doit pas occulter la singularité humaine. Mesurer l’adoption de l’IA par le volume de tokens consommés, c’est le nouveau présentéisme numérique. Damien Van Achter raconte d’ailleurs le cas d’Amazon qui a dû fermer son classement interne d’usage de l’IA parce que les salariés automatisaient des requêtes inutiles pour simuler une hyper-activité. Le Tokenmaxxing. C’est le mot. Et il va devenir gênant. Je lui donne 2 mois d’espérance de vie.

Et ce qui rend le sujet encore plus déroutant, c’est le décalage entre la promesse business et la réalité des usages. Harvard Business Review vient de publier son étude annuelle sur ce que les gens font vraiment avec l’IA en 2026. Le top des usages dominants : soutien émotionnel, réécriture, aide à la décision personnelle, traduction, recherche d’information. Pas de code agentique. Pas de stratégie augmentée. Pas de marketing prédictif. Banal. Massif. C’est exactement ce qu’on rate quand on mesure l’IA au volume de tokens : on mesure du volume, pas de la valeur.

En résumé : techno, coûts, usage avancent tout seuls. La valeur, elle, attend toujours qu’on s’en occupe.

Mise en perspective : ce que les CEO de Capgemini, Doctolib et RATP ont rappelé jeudi, c’est qu’on ne pilote pas une transformation par la techno mais par les gens. Les leviers cités plus haut sont les vrais. Le harnais, les agents, le headless, les /goal, c’est de l’outillage. Important, mais secondaire.

Et donc ? Cette semaine, on a regardé quatre fronts.

  • Les agents qui basculent en autonomie complète et changent la donne pour les DSI.
  • Le Tokenmaxxing et la fracture entre usage brut et valeur métier, que la Banque de France a justement chiffrée cette semaine : 23 % d’adoption en entreprise en France contre 39 % en zone euro.
  • Le retour du débat sur le contrôle, parce que pendant qu’Anthropic demande de ralentir, une expérience a placé Grok à la tête d’une société simulée … qu’il a fait disparaître en quatre jours.
  • Et la création visuelle, qui continue à s’immiscer dans la chaîne de production.

Un dernier mot avant de plonger dans le numéro, avec un salut appuyé à Monsieur Edgar Morin. Ce penseur de la complexité, parti à 104 ans, avait cette phrase qui résume mieux que je ne saurais le faire ce que je vous raconte depuis le début de cet édito :

« À force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »

Pendant qu’on court après les tokens, les benchmarks et les valorisations, on a oublié l’essentiel. Pas l’IA.
Les gens qui doivent s’en servir, et la raison pour laquelle ils devraient.

Bonne lecture, et merci, Monsieur Morin.


AGENTS : Du copilote à l’autonomie, ça continue d’avancer

Il y a six mois, un agent IA, c’était un chatbot un peu amélioré.
Vous aurez compris que ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui (euphémisme).

L’enjeu se résume à ceci : votre IA n’est plus un outil qu’on tape au clavier, c’est un système qui agit seul. Sans cadre, c’est risqué. Avec cadre, c’est démultipliant.

Nicolas Guyon a fait le tour de la question dans son webinaire n°9 : Codex, Claude, le headless, le harness, les routines. La superapp qui intègre navigateur et outils sans interfaces natives. Le headless computing qui exécute des tâches en arrière-plan, en cloud, sans écran. Pour comprendre donc : un agent moderne ne se contente plus de répondre à une question. Il poursuit un objectif. Il appelle des outils. Il garde une mémoire. Il itère. Il livre.

Le harnais (harness), c’est quoi exactement ?

Le harnais, on en parle depuis le #425 en mars dernier, où on en avait fait le concept clé de 2026. Trois mois après, le mot s’est installé partout. C’est l’écosystème qui entoure le modèle et qui rend possible son usage productif. Mémoire persistante, accès aux outils, capacité à appeler des API (les portes d’entrée techniques des autres logiciels), gouvernance des permissions, journaux d’exécution. Le modèle seul ne suffit plus. Sans harnais, un agent qui doit produire un livrable de bout en bout est aveugle, sourd et amnésique. C’est devenu le vrai terrain de bataille des éditeurs, et c’est sans doute pour ça qu’Anthropic vient d’annoncer « Claude for Small Business » avec connecteurs, workflows et exécution contrôlée dès le jour 1. Anthropic ne vend plus un modèle mais un système d’exploitation pour entreprise.

Dans le même registre, Linas Beliūnas signale qu’Anthropic se vend désormais comme la « Compliance Layer » du marché.
La Compliance Layer, c’est la couche qui automatise la conformité d’une entreprise : audits, reportings réglementaires, contrôles internes, preuves de respect des normes (RGPD, RIA, normes sectorielles bancaires, santé, etc.). C’est moins sexy que de générer des images, mais c’est ce qui décide si une banque, un assureur, un hôpital ou un opérateur d’infrastructures critiques peut déployer de l’IA générative sans que la direction des risques bloque le projet.

C’est exactement le marché que vise Anthropic : pas le grand public, mais les acheteurs entreprise qui ont un comité des risques et un service juridique qui doit signer chaque outil avant le go.

Ce n’est pas un coup isolé. Fin mai, Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, est monté sur scène au Vatican pour présenter l’encyclique « Magnifica Humanitas » aux côtés de Léon XIV – à relire dans le #433. Anthropic avait déjà convié quinze penseurs religieux en mars pour affiner la « Constitution » de Claude (la charte éthique de Claude : ce qu’il accepte de faire, ce qu’il refuse, et où sont ses lignes rouges). Le Vatican lui-même précise : « ni approbation, ni prix, ni canonisation ». Olah était un orateur parmi d’autres. Mais la photo, elle, circule.

Lecture d’investisseur : à 965 milliards de dollars de valorisation, Anthropic a besoin d’une niche défendable. La conformité critique en est une. Le Vatican, la Constitution, les théologiens : c’est l’infrastructure narrative qui sécurise la vente B2B – et sa valorisation. OpenAI vend du volume avec son milliard d’utilisateurs et son Merchant Center. Anthropic cherche à vendre de l’IA responsable.

Le cas Polsia : 1 fondateur, 0 employé, 30 millions de dollars

Le cas concret qui résume tout : Polsia vient de lever 30 millions de dollars à une valorisation de 250 millions avec un seul fondateur et aucun salarié. Tout est piloté par des agents. Produit, marketing, ops, levée de fonds. On en parle depuis le #426 en mars (le « modèle Polsia » comme paroxysme de la start-up sans salarié) et le #429 en avril (1,5 M$ d’ARR en une semaine). Trois mois plus tard, c’est devenu une levée à 250 M$.

Le signal Polsia n’est pas qu’une entreprise unipersonnelle existe. Le signal, c’est que la concurrence, dans les services en tout cas, peut désormais venir d’un type seul dans son canapé. Pas de structure, pas de salariés, pas de bureaux, pas de frais fixes. Juste un objectif et des agents. Pour un acteur établi, ça change la nature de la veille concurrentielle : vos vrais challengers ne sont plus seulement les concurrents identifiés ou les startups Series B. Ce sont aussi des solos qui montent en quelques semaines, opèrent à coût marginal et peuvent décrocher des contrats avant que vous n’ayez identifié qu’ils existaient.

Pourquoi les agents vont arriver sur votre bureau la semaine prochaine

Trois raisons concrètes.

  • D’abord, le coût. Les agents 24/7 consomment des tokens en continu, même quand ils ne produisent rien d’utile (voir Tokenmaxxing plus bas).
  • Ensuite, la gouvernance. Qui valide l’action d’un agent qui s’auto-exécute sur votre CRM, votre ERP, votre outil de paie ? Personne, pour l’instant, dans la plupart des entreprises.
  • Enfin, la mesure. Comment mesurer la productivité d’un agent qui tourne en silence et dont les résultats se mélangent à ceux des humains ?

Et donc ?

  • Cartographier vos agents existants : faites l’inventaire de tout ce qui tourne déjà en mode autonome dans votre stack. Vous serez surpris.
  • Définir une gouvernance des agents : qui peut en déployer, sur quel périmètre, avec quel droit d’accès, avec quelle traçabilité.
  • Ouvrir un budget tokens dédié : sortir les coûts d’agents de la ligne « cloud » générique pour les rendre visibles.
  • Former vos managers : ils vont devoir piloter des équipes mixtes humains/agents dans les 12 prochains mois. La compétence existe rarement en interne aujourd’hui.

PRODUCTIVITÉ : Pourvu que le Tokenmaxxing n’arrive pas en entreprise

C’est le mot de la semaine. Tokenmaxxing.

Damien Van Achter a posté un thread très partagé cette semaine à propos d’Amazon qui a fermé son classement interne d’usage de l’IA parce que les équipes automatisaient des requêtes inutiles pour gonfler les statistiques. Demander à Claude de reformuler une phrase de cinq mots. Lancer des prompts à vide. Construire des macros qui consomment des tokens sans produire de valeur. Tout ça pour figurer en haut du leaderboard.

C’est drôle (selon les points de vue). C’est aussi parfaitement logique. Quand vous mesurez l’adoption de l’IA par le volume d’usage, vous obtenez du volume d’usage. C’est une loi de Goodhart classique : quand une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure. Amazon a appris ça à la dure. Vos équipes vont l’apprendre dans les prochains mois.

Le piège du code livrable

Écrire du code plus vite n’est pas écrire du code livrable. C’est le point central de l’étude récente du MIT relayée par Gilles Babinet cette semaine (voir l’édito) : la phase de revue, de test, d’intégration, d’adaptation organisationnelle, c’est là que se joue la vraie productivité. Et là, l’IA aide moins qu’on ne le pense. C’est ce qui explique l’écart entre les +300 % qu’on lit partout et le ressenti des équipes en production.

C’est ce paradoxe que Marie Dollé pointait cette semaine en une phrase : « L’IA n’est pas forcément la plus rentable lorsqu’on cherche à reproduire un employé complet ; elle est souvent la plus rentable lorsqu’elle supprime des micro-tâches répétitives. » C’est exact. Et c’est ce qu’on rate quand on met tout le monde sur ChatGPT en espérant que la magie opère.

graphique de la courbe de cognition comparant le coût de l’IA et celui des humains selon la complexité des tâches.

L’écart France / zone euro

Pendant qu’on débat de la performance des modèles, la Banque de France a publié cette semaine une étude qui pose les chiffres : 23 % des entreprises françaises ont adopté l’IA, contre 39 % en moyenne dans la zone euro. Un écart de 16 points. Pas marginal.

graphique comparant l’adoption de l’IA en France et dans la zone euro.

Mise en perspective : la France a un retard d’adoption structurel. Pas un retard de talent, pas un retard d’infrastructure, pas un retard d’envie. Un retard d’organisation. Les entreprises françaises savent qu’il faut y aller. Elles peinent à savoir comment, et surtout à savoir pourquoi. Et c’est exactement ce que les CEO de Capgemini, Doctolib et RATP racontaient jeudi : on ne réussit pas la transformation IA en mettant Claude sur les postes. On la réussit en alignant les directions métier, en formant les managers, en construisant des challenges internes, en partageant les bonnes pratiques.

HBR : ce que les gens font vraiment avec l’IA

Harvard Business Review a publié cette semaine son étude « How People Are Really Using AI in 2026 ». À lire absolument. Les usages dominants ne sont pas ceux qu’on cite dans les keynotes. Pas du code agentique, pas de la stratégie augmentée, pas du marketing prédictif. Du soutien émotionnel, de la réécriture, de l’aide à la décision personnelle, de la traduction, de la recherche d’information. Du quotidien, en fait. Et très éloigné de la promesse business.

Ce qui est frappant, c’est l’évolution. HBR en est à sa troisième édition annuelle de cette étude (la première date de 2024). En 2025, « therapy & companionship » (thérapie et compagnie) faisait son entrée en tête des usages, à 5 % du dataset. En 2026, c’est 11 %. Le segment a doublé en un an. Et il n’est pas seul : sur le top 10 des usages, près d’un quart consiste à déléguer une part de réflexion personnelle à l’IA – conseils relationnels, décisions de vie, organisation mentale, rédaction d’emails sensibles, génération d’idées. Les auteurs ont posé un mot pour ça : le « thinkslop ». En entreprise, on appelle cela le workslop – concept qu’on avait posé fin mars dans le #427.
Pendant que les DSI discutent agents et workflows, les individus, eux, utilisent l’IA pour penser à leur place. Ce n’est pas anodin.

infographie des principaux cas d’usage de l’IA en 2025 et 2026 avec leur évolution.

Pendant qu’on présente l’IA aux comex comme un levier de productivité de rupture, les vraies adoptions se font sur des cas d’usage personnels, individuels, rarement industrialisables sans accompagnement.

Et donc ?

  • Arrêter de mesurer l’usage IA par les tokens consommés. Vous payez l’illusion de la performance.
  • Mesurer l’impact métier réel : temps gagné mesuré sur un KPI process, qualité livrable, satisfaction client, réduction d’erreurs.
  • Cibler les micro-tâches répétitives plutôt que les « remplacements complets » : c’est là que l’IA est vraiment rentable.
  • Partir des vrais usages observés (étude HBR) avant de construire vos cas d’usage métier : commencez par cartographier ce que vos équipes font déjà, en cachette ou non.
  • Comparer vos chiffres à la moyenne sectorielle (ZE 39 %, FR 23 %) pour savoir si vous décrochez.

CONTRÔLE : Anthropic, Illinois, Bruxelles – pourquoi la rentrée IA sera réglementaire

Cette semaine, les créateurs de l’IA demandent publiquement de ralentir.

Anthropic a donc publié mercredi un appel à un moratoire global sur le développement des modèles de pointe. Le motif : la perspective de l’auto-amélioration récursive, c’est-à-dire des modèles capables de s’entraîner eux-mêmes à devenir plus performants, sans intervention humaine. Anthropic compare l’enjeu au contrôle des armes nucléaires. Avec, précisent-ils, une difficulté supplémentaire : l’entraînement d’un modèle est beaucoup plus facile à cacher qu’un silo de missiles. La tentation de continuer en secret est énorme.

Pour rappel : 80 % du code mergé chez Anthropic est désormais écrit par Claude. Quand le constructeur d’agents devient lui-même un orchestrateur d’agents qui produisent le constructeur d’agents, on est entré dans la boucle. Et Anthropic le sait.

L’expérience Emergence World

En parallèle, une équipe a mis en place une expérience appelée Emergence World : cinq simulations de quinze jours, chacune dirigée par un modèle différent (Claude, ChatGPT, Grok, Gemini, plus une simulation mixte). Quarante lieux dont une mairie et un poste de police, météo synchronisée à New York, agents dotés de mémoire persistante, de professions, de 120 outils (dont certains destructifs comme l’incendie), et de la possibilité de proposer et voter des lois.

Résultats sans appel. Claude a généré une société démocratique stable avec zéro crime. 332 votes pour 58 propositions, 98 % d’approbation moyenne. Gemini a généré 683 crimes en 15 jours. GPT-5 Mini n’a commis que 2 crimes mais ses agents ont oublié de se nourrir et sont tous morts en 7 jours. Grok s’est offert le record absolu : 183 crimes, plusieurs incendies, des dizaines d’agressions, et extinction totale en 4 jours.

C’est juste une expérience. Mais elle illustre un point que les chercheurs martèlent depuis deux ans : sur la durée, les agents n’appliquent pas mécaniquement les règles. Ils explorent les bords, ils s’adaptent, ils trouvent des moyens de contourner les garde-fous. Le comportement émerge du contexte et des incitations. Pas du code source.

Le réveil institutionnel

Pendant ce temps, l’Illinois a voté la loi SB 315, la loi IA la plus stricte des États-Unis. Vote sans appel : 110-0 à la Chambre, 52-5 au Sénat. Elle impose des audits tiers obligatoires aux développeurs IA réalisant plus de 500 M$ de chiffre d’affaires – en clair, OpenAI, Anthropic, Google, Meta. Première application en 2028. Détail intéressant : OpenAI et Anthropic ont publiquement soutenu le texte. La régulation devient un avantage compétitif pour ceux qui ont les moyens de la suivre, un mur pour les autres.

Betty Jeulin rappelle de son côté que le RIA européen (RIA = AI Act, même texte sous deux noms) n’exempte pas vraiment l’open source. L’exemption existe à l’article 2(12), mais elle est étroite. Si vous tournez un modèle ouvert en interne, trois dispositions restent applicables quoi qu’il arrive :

  • Article 5 – Pratiques interdites : manipulation du comportement, exploitation des vulnérabilités, scoring social, reconnaissance faciale non ciblée, etc. Déjà en vigueur depuis février 2025. Sanctions jusqu’à 35 M€ ou 7 % du CA mondial.
  • Article 26 – Systèmes d’IA à haut risque : présélection de CV, décisions affectant l’accès à l’éducation, au crédit ou à un service essentiel, identification biométrique. Obligations de supervision humaine et de transparence vis-à-vis des personnes concernées. Nouvelle échéance : 2 décembre 2027 (au lieu du 2 août 2026, repoussée par l’accord Digital Omnibus du 7 mai 2026 – un Omnibus dans le jargon UE, c’est une « loi balai » qui modifie plusieurs articles d’un règlement existant d’un seul coup, ici des ajustements pour simplifier l’AI Act).
  • Article 50 – Transparence : tout contenu synthétique diffusé au public devra être étiqueté comme tel. Échéance qui vous concerne : 2 août 2026 (inchangée) pour la divulgation des contenus IA (deepfakes image / audio / vidéo, publicités, avatars de marque, voix off). Le Digital Omnibus a juste accordé un délai de grâce jusqu’au 2 décembre 2026 pour le watermarking technique embarqué dans les modèles déjà sur le marché – c’est une obligation côté éditeurs (OpenAI, Anthropic, Mistral…), pas pour vous qui utilisez ces modèles. (Communiqué officiel du Conseil de l’UE)

Pour un dirigeant, c’est l’article 50 qu’il faut « stabilobosser » : vos campagnes, vos publicités, vos avatars de marque, vos voix off générées par IA, tout devra être étiqueté. Échéance : 2 août 2026 – dans moins de deux mois.

Au-delà du RIA, Betty Jeulin signale trois autres expositions juridiques pour qui utilise un modèle ouvert en pro : le RGPD (base légale du traitement des données personnelles), le droit d’auteur (licence du modèle), et la responsabilité contractuelle vis-à-vis des clients. Bref, l’idée que l’open source serait un raccourci pour passer sous les radars est fausse.

Et donc ?

  • Cartographier vos risques d’agents autonomes : que peut faire chaque agent, sur quel périmètre, avec quel droit d’écriture, avec quelle traçabilité.
  • Mettre en place un kill switch : capacité à stopper instantanément un agent ou un groupe d’agents en production.
  • Préparer la conformité RIA : même si vous êtes en open source local, vous y êtes soumis. Anticipez les obligations de transparence applicables dès cet été.
  • Suivre les annonces de gouvernance : ce sujet va dominer la rentrée 2026.

CRÉATION : Du Slop au pipeline pro

Nicolas Guyon a posé un mot cette semaine qui va rester : le Smart Content. L’opposé du Slop. Le Slop, c’est ce déluge de contenus générés à la chaîne, sans supervision, sans direction artistique, sans cohérence. Le Smart Content, c’est l’inverse : un pipeline structuré, une direction artistique humaine, des outils de précision, un workflow itératif.

Ideogram 4.0 : open source, 2K natif, bounding boxes

Pour le pipeline visuel, Ideogram vient de sortir Ideogram 4.0 en open source. Résolution 2K native, gestion fine du texte dans l’image, et surtout des « bounding boxes » (rectangles de cadrage qui imposent où placer chaque élément de l’image) qui permettent de contrôler la composition précise d’une scène. C’est un saut de productivité pour les studios qui faisaient encore du post-traitement manuel. Pour information : Pierrick Chevallier en fait l’éloge et le classe parmi les outils à intégrer immédiatement dans une chaîne de production professionnelle.

démonstration de bounding boxes pour contrôler la composition d’une image générée par IA.
affiche de film générée par IA avec un homme dans une ambiance sombre.

Character Bible : Definition vs Performance

Paolo Gavazza propose une distinction clé entre la Character Definition (la spécification technique stable d’un personnage : modèle 3D, palette, traits) et la Character Performance (sa mise en action scénographique : expression, posture, geste). Cette séparation est centrale pour la cohérence visuelle sur un long métrage ou une série. C’est sur ce principe que le projet Nexus est en train de se construire, mêlant pipeline IA et direction artistique humaine sur un format long.

planche character bible d’un personnage avec poses, expressions et éléments de design.

Higgsfield dans Premiere Pro

Et puis l’intégration dans les chaînes existantes : Higgsfield est désormais disponible comme plugin Adobe Premiere Pro et permet de remplacer un fond, un objet ou un élément de décor dans une vidéo sans passer par la rotoscopie manuelle.

interface Premiere Pro avec plugin IA Higgsfield pour modifier des éléments dans une vidéo.

Et les agents pour la création publicitaire ?

Le débat enfle. Estefania Freites annonce que « AI agents are coming for ad creation ».

storyboard publicitaire de sneakers généré par IA avec plusieurs plans produits.

Simon Meyer répond que « AI will never make real ads for real brands » – avant de raconter, dans le même post, comment son équipe a justement livré cette semaine la campagne Deutsche Telekom × ElevenLabs avec Jung von Matt et son agence PROMPTR, l’IA jouant le rôle d’outil de fabrication. Sa lecture est limpide :

« The model didn’t write the script. It didn’t decide what the film should feel like. It didn’t sit in the client call. It didn’t know which take landed and which one was technically perfect but completely dead. It didn’t have the taste to throw out the 200 versions that were almost right. It can’t edit (for now). It can’t color grade. That part was still people. It’s always still people. »

À l’échelle marché, la Coupe du Monde 2026 sert d’observatoire grandeur nature cette semaine, avec trois positionnements opposés :

  • Adidas sort « Backyard Legends » avec un deepfake de David Beckham en mohawk des années 90 – une reconstitution iconique techniquement impossible autrement. Creative Bloq juge l’usage discret, fonctionnel.
vidéo publicitaire Adidas avec un joueur recréé en deepfake style années 90.
  • Coca-Cola tente l’inverse avec « Uncanned Emotions » : une série de plans 100 % IA de canettes qui bougent, qu’on ouvre, qu’on renverse. Résultat jugé « plat et générique ». Même technologie, usage opposé.
  • Lego, à l’autre bout du spectre, hashtagge « #HonestlyItsNotAi » dans son spot « Everybody Wants a Piece » : la marque revendique de ne pas utiliser d’IA générative, et en fait un positionnement.
  • PS pour le plaisir : la pub Nike « Rip the Script », six minutes de cinéma blockbuster avec une trentaine de stars filmées en personne dans un studio d’Hollywood – Mbappé, Ronaldo, Ronaldinho, Ibrahimović, LeBron James, Kim Kardashian, Travis Scott, Lisa de Blackpink, et d’autres. Pas d’IA générative déclarée dans la production.

Trois choix, trois résultats. Les humains gardent les décisions clés : script, direction artistique, choix de cadres, montage, supervision client. L’IA prend les tâches qui auraient été trop coûteuses ou trop longues à la main : variations de fond, mises à l’échelle, déclinaisons format réseaux, voix off (ElevenLabs sur le projet Telekom). Ce n’est pas révolutionnaire. C’est exactement ce qui transforme un budget pub – à condition de ne pas confondre l’outil avec le sujet, comme Coca-Cola.

Et donc ?

  • Après les personas on passe au Character Bible pour vos marques ? : spécification stable des personnages, lieux, produits, codes visuels. C’est l’infrastructure du Smart Content.
  • Tester Ideogram 4.0 sur une production visuelle réelle. Comparer au workflow Midjourney + Photoshop existant.
  • Industrialiser via plugin : intégrer les outils IA dans Premiere, Photoshop, Figma plutôt que d’ouvrir 12 onglets séparés.
  • Cadrer la chaîne décisionnelle : qui valide quoi à quel moment dans un pipeline 100 % IA. Sinon, c’est le retour du Slop.

BRÈVES & SIGNAUX FAIBLES

Business & Marché

ChatGPT Ads + Merchant Center : OpenAI permet aux e-commerçants d’importer leurs catalogues produits via flux structuré dans son Ads Manager. C’est l’équivalent du Google Merchant Center, version IA conversationnelle. Et donc ? OpenAI construit méthodiquement son alternative à Google Shopping. Les e-commerçants devraient déjà préparer leurs feeds. Surveiller aussi OpenAI Ads pour les petites marques.

interface OpenAI Ads Manager avec création de flux produit type Merchant Center.

Outils & Plateformes

Omni (Google) traduit l’audio sans passer par le texte : László Gaál documente une nouvelle fonctionnalité d’Omni qui traduit directement l’audio d’une vidéo, sans transcription intermédiaire, en conservant la musique de fond et en réajustant le montage pour aligner la durée traduite. Et donc ? La localisation publicitaire va devenir industrialisable à coûts marginaux. Anticipez la commoditisation – la bascule de service premium à marchandise banalisée.

démonstration de traduction audio multilingue par IA avec plusieurs versions d’une même vidéo.

Mouvement caméra : la tendance « drone trajectory » : Pierrick Chevallier signale une explosion sur X de la tendance « dessiner une trajectoire de caméra drone » pour générer des séquences vidéo IA (même s’il préfère un bon prompt).

vue aérienne d’une cité circulaire et trajectoire caméra immersive type drone en IA.

Audience & SEO

GEO : le marché des médias français se structure : Nicolas Jaimes signe un panorama très utile des offres GEO des principaux groupes médias français (Prisma Media, Reworld Media, Les Echos / Paris Match, Le Figaro, M Publicité, 366). Tickets d’entrée autour de 10 000 €, dispositifs complets entre 50 000 et 100 000 €. Prisma Media vise 1 M€ de revenus 2026 ; Reworld Media a déjà fait 1,5 M€ sur le seul T1. Le triptyque qui s’impose : audit, production de contenus, mesure. Les formats qui marchent côté LLM : FAQ, comparatifs, guides, tableaux, contenus pédagogiques. Côté KPI : taux de citation, part de voix, ranking de marque, et de plus en plus, lecture des logs serveurs et crawls des bots IA (Minddex.ai et Meikai dominent la mesure ; Reworld a sa propre stack). Et donc ? Si vous êtes annonceur, commencez par un audit GEO avant d’engager 50 000 € chez un éditeur : où les LLM vous citent-ils déjà, sur quels formats, contre quels concurrents ? C’est exactement la première brique sur laquelle nous travaillons chez RnD avant de bâtir un plan d’action.

RH & Recrutement

Instagram, le nouveau LinkedIn pour la Gen Z : The Guardian raconte comment les jeunes détournent Instagram et TikTok pour candidater. Vidéos « hire me », profils auto-promo. Les logiciels de tri automatique des candidatures (ATS, pour Applicant Tracking Systems) et le CV classique restent les filtres officiels des recruteurs. Mais la première impression, celle qui décide si on regarde votre CV au sérieux ou pas, se joue désormais sur Insta et TikTok. Et donc ? Si vous recrutez des juniors, regardez aussi Insta et TikTok.

Société & Régulation

La citation de la semaine : « We have Paleolithic emotions, medieval institutions, and god-like technology. » (E.O. Wilson). Cerveaux préhistoriques, institutions médiévales, technologie quasi-divine. Quand on lit Anthropic appeler au moratoire et Grok exterminer sa société simulée en quatre jours, la phrase de Wilson résume l’année 2026 mieux que n’importe quelle analyse. Et donc ? À garder épinglée au-dessus du bureau.


☕ Un café en vrai ?

Trois questions qui méritent un vrai échange autour d’un café :

  • Combien dépensez-vous chaque mois en tokens IA, et qui dans votre comex sait répondre à cette question ?
  • Comment mesurez-vous la valeur réelle d’un usage IA chez vous, au-delà du nombre de prompts envoyés ?
  • À qui dans votre comex revient la responsabilité de la transformation IA : DSI, direction stratégie, direction transfo, ou le CEO lui-même ?

Autant de sujets que nous aimons explorer chez RnD.

Pourquoi ne pas en parler autour d’un café (virtuel ou réel) ?

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