RnD Café #446 : Le prochain terminal ne sera pas votre téléphone
26 septembre 2026
Au sommaire cette semaine
Lecture : 23 minutes, Expresso audio : 12 minutes
- L’édito : prouver que c’est vous
- On ne reconnaît plus, il faut prouver
- Ce que votre site sert aux machines
- L’astuce express
- Les brèves de la semaine
RnD Ristretto
La synthèse du numéro, produite à partir des 1016 sources de la semaine avec Gemini Notebook : à écouter en voiture, ou à parcourir en quelques slides.
La veille de la semaine 12′
Résumé vidéo
Les slides de la semaine

Prouver que c’est vous
Par Alexis Rollin, RnD Intelligence Appliquée
Bonjour à toutes et à tous.
La tech adore les grandes messes et je ne parle pas de la visite papale, même si j’y reviendrai plus bas.
Mercredi, c’était donc CONNECT26, la grande messe de Meta animée par Mark Zuckerberg, souvent raillé, pour ses investissements dans le métavers comme pour ses retards en IA, et encore cette semaine dans la vidéo qui a fait le tour du monde : une course-poursuite d’une minute où Musk, Amodei, Altman et Jensen Huang se disputent l’intelligence générale dans un désert à la Mad Max, et où Meta ne tient pas le beau rôle.
Deux millions six cent mille vues en vingt-quatre heures. Son auteur, un créateur connu sous le nom de MAX, en donne la recette : script écrit par Sherpa, l’outil de fiction gratuit de Pocket FM, images rendues par Seedance 2.5, le modèle vidéo de ByteDance. Sherpa est gratuit, le rendu vidéo se paie à la seconde, et personne d’autre n’est intervenu.

Je ferme la parenthèse.
Ce que je retiens donc de CONNECT26, ce sont les nouvelles lunettes Ray-Ban Meta Audio avec l’agent intégré MUSE. Nouveau gadget de plus ? Je ne le pense pas.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’on ne parle pas d’IA en premier lieu, mais de vos lunettes, un objet qu’on porte déjà (et que, pour ma part, je perds trois fois par jour). Les Ray-Ban Meta Audio annoncées mercredi n’ont pas de caméra (important pour l’acceptabilité), pèsent 43 grammes, acceptent des verres correcteurs et coûtent 349 euros. Vous changez simplement de lunettes, et l’assistant arrive avec.
Souvenez-vous, nous écrivions en mai dans le n°431 que l’IA quittait le chatbot pour s’enfouir dans les outils que vous utilisiez déjà. Là, elle s’enfouit dans les objets que nous portons déjà. Pas radicalement nouveau, mais l’étape est franchie.
Quelle étape ?
Celle-ci : notre prochain terminal ne sera pas un téléphone.
Un téléphone réclame une main, un écran et votre attention. Des lunettes ne réclament rien. Elles voient ce que vous voyez, entendent ce que vous entendez, et Meta en fait désormais son argument de vente. Nous l’écrivions déjà en juin, dans le n°435, en relayant Fred Cavazza : à l’ère des agents, les applications s’effacent, la conversation devient le vecteur, et les lunettes connectées candidatent à la succession du smartphone.
Trois mois plus tard, on y est.
Si vous dirigez une marque, la question cesse d’être lointaine : à quoi ressemblera votre service quand votre client ne regardera plus d’écran ?
Et ce même assistant, Muse, ne se contente pas de vous écouter. Il achète, les fournitures scolaires par exemple.

Douze jours après son lancement aux États-Unis, Amazon lui a fermé sa boutique, en invoquant une navigation sans déclaration d’identité et le risque de stockage d’identifiants clients, sachant en plus qu’ils développent leur propre chatbot d’achat avec Rufus. Le même jour, Shopify lui a ouvert son paiement. Deux réponses opposées de ces marchands à la même question : quand un agent se présente à votre caisse au nom d’un client, vous le laissez entrer ou vous le bloquez ?
La machine, donc, se fait invisible. Ce qu’elle écrit aussi.
Hier, l’Académie Goncourt a retiré de sa première sélection le roman « C’était ça ou mourir », de Thélyson Orélien, publié chez Grasset. Son communiqué invoque « le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et de journalistes crédibles » et parle d’une oeuvre « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle », en citant aussi des accusations de plagiat. L’auteur conteste et dénonce une volonté de le faire taire. J’y reviens plus bas.
Le même jour, l’ingénieur Anis Ayari expliquait publiquement comment il avait fait passer du texte de machine pour du texte d’homme devant le détecteur qui a lancé l’affaire (Pangram). Et Clément Domingo, spécialiste en cybersécurité que beaucoup d’entre vous suivent, écrivait que tout ce que nous verrons désormais sur les réseaux est faux.
En clair : la question n’est pas de prouver qu’on n’a pas utilisé d’IA. Personne ne sait le prouver, et je ne suis pas certain qu’il faille le vouloir. La machine transcrit, traduit, relit, et exiger un texte vierge de toute machine reviendrait bientôt à reprocher à un auteur son traitement de texte.
Ce qui se prouve en revanche, c’est le travail et ce qui s’observe c’est l’intention. Un jury ne récompense pas seulement un texte je crois, il récompense aussi un auteur pour une émotion qui surgit. Un éditeur engage son nom. Un lecteur achète une voix. Aucun des trois ne réclame une page sans assistance mais ils réclament probablement de savoir ce qu’ils lisent, et de pouvoir le demander à l’auteur. C’est là que le bas blesse vraiment dans cette histoire.
Et ce n’est pas une querelle de romanciers : chez vous, la même question se pose en plus petit, chaque jour, sur chaque document qui circule sans qu’on sache qui l’a vraiment fait. Ce geste-là porte un nom depuis cette semaine, et j’y reviens dans le premier sujet.
Marie Dollé l’écrivait dimanche dernier dans De long en large : face à des machines capables de produire très vite énormément de plausible, avoir vraiment creusé un sujet redevient une sacrée compétence. Autrement dit, nous allons tous rendre des textes « impeccables ». Ce qui vous distinguera, c’est le temps passé sur le sujet avant d’avoir ouvert la machine, et il se voit toujours à la lecture.
Dans votre entreprise, la question n’est donc pas de savoir qui se sert de l’IA. Elle est de savoir pour quoi faire, ce que cela apporte réellement, et qui en est informé. Gagner deux heures en rédigeant un document, c’est souvent en faire perdre autant à celui qui le reçoit : avant de pouvoir s’appuyer dessus, il devra vérifier vos chiffres, remonter vos sources, et deviner ce qui a vraiment été pensé.
Vous verrez dans ce numéro que le même mouvement travaille votre site. Des médias américains servent déjà aux machines une version de leurs pages que vous ne voyez pas, publicité comprise. Un auteur a écrit une page destinée aux IA pour qu’elles recommandent son livre. Nous avons nous aussi publié en juin une phrase fausse sur ce sujet, et je la corrige plus bas. Personne n’est à l’abri, et c’est bien le problème.
Bonne lecture.
On ne reconnaît plus, il faut prouver
Ce qu’il faut retenir de cet article
Un détecteur d’IA ne repère pas l’usage de l’IA, mais un texte né sans matière humaine : il laisse passer un article reformulé aux deux tiers par une machine et accuse un entretien simplement transcrit. Un score ne prouve rien, seule la trace de fabrication protège.
Chez Shopify, ils ont un mot pour la production d’IA qu’un collègue vous transmet sans l’avoir relue : la grenade de slop (en anglais, le slop est la pâtée qu’on jette aux cochons ; le mot sert depuis deux ans à nommer les contenus déversés en masse par les machines). Celui qui envoie s’épargne la vérification, celui qui reçoit la fait à sa place. Tobi Lütke, le patron qui avait imposé l’IA à ses équipes, en parle désormais en public. Nous appelions cela le workslop dès mars, dans le n°427.
Ne pas relire ce qu’on transmet. Cela parait insensé… et pourtant. C’est en plus ce qui rend un texte impossible à défendre quand on l’attaque.
D’un côté vous perdez deux heures, de l’autre vous perdez un prix littéraire.
L’affaire est française et elle tient en cinq jours.
Un compte ouvert sur X, « Balance ton Claude », une centaine d’abonnés, publie le verdict du détecteur Pangram sur vingt passages du roman de Thélyson Orélien, lauréat du Prix du roman Fnac : cent pour cent écrits par une intelligence artificielle. Le Figaro attribue le compte au journaliste Samuel Fitoussi. L’auteur dénonce une volonté de le faire taire, son éditeur parle de rumeurs. Puis des accusations de plagiat apparaissent sur des textes qu’il a publiés entre 2012 et 2014. Vendredi, l’Académie Goncourt tranche et retire le livre, en invoquant « le résultat convergent des analyses de chercheurs et de journalistes de bonne foi ».
Pourquoi cette affaire dans le RnD Café, alors que nous ne faisons pas de critique littéraire ?
Parce qu’un jury de prix littéraire tranche une fois par an, et que vous, vous tranchez dix fois par jour. Une note de synthèse, un compte rendu de réunion, une réponse d’appel d’offres, un rapport de stage, une lettre de motivation : à chaque fois, quelqu’un décide si ce qu’il lit mérite sa confiance. Que vos équipes utilisent l’IA officiellement ou en cachette, ce qu’on appelle le Shadow AI, l’IA fantôme, la question tombera de la même manière : ce texte, qui l’a fait, et qu’est-ce qui le prouve ?
Jean-Gabriel Ganascia, ancien président du comité d’éthique du CNRS, défend la force littéraire du texte tout en doutant qu’un chatbot ait pu l’écrire.
Est-ce l’unique question ? Une autre question est qu’une institution vieille de cent vingt ans a fondé une décision publique sur un outil dont personne, dans la chaîne, n’a mesuré la marge d’erreur.
Ce que mesure vraiment un détecteur.
Pas un auteur : un style. Il compare votre texte à ce qu’un modèle aurait probablement écrit, et rend une probabilité. Toute la question tient alors dans ce qu’on appelle les faux positifs : les textes bel et bien écrits par un humain, que l’outil accuse d’être sortis d’une machine. Pangram annonce sur ce point des chiffres impressionnants, 0,0041 % de faux positifs, soit un innocent sur vingt-quatre mille, et 0,0026 % sur des textes en français. Des travaux indépendants trouvent tout autre chose : jusqu’à 14,9 % de résumés scientifiques écrits par des humains signalés comme générés.
Le Journal du Net l’a mis à l’épreuve. Sur 85 textes soumis à Pangram, un seul humain accusé à tort. Disons-le : c’est un très bon résultat, et l’outil est sérieux.

Mais regardez lequel : un entretien enregistré, transcrit par l’outil automatique d’OpenAI, puis retravaillé à la main. Le propos venait de personnes réelles ; c’est la machine qui en avait écrit les mots, et cela a suffi.
Le même test dit aussi l’inverse, et c’est plus instructif encore. Les journalistes ont fait reformuler cinq de leurs propres articles par Claude, jusqu’à changer deux tiers des mots, et Pangram les a toujours attribués à un humain. Autrement dit : faire polir sa note par une IA ne vous fera pas accuser, faire dicter sa note à une IA, si. L’outil ne détecte pas l’usage de l’IA, il détecte un texte né sans matière humaine. Ce n’est pas du tout la même chose, et c’est pourtant ce qu’on lui fait dire.
Une dernière expérience du même essai, que nous avions laissée de côté à l’envoi, renverse pourtant à demi cette conclusion. Les journalistes ont fait produire un article entier par une chaîne de trois agents, l’un pour le sourçage, l’autre pour la rédaction, le dernier pour la vérification : Pangram l’a donné à 12 % d’IA, puis à 0 % après une relecture humaine. Le texte le plus machinal du test est donc celui qui passe le mieux. Ce que l’outil repère n’est pas la machine, c’est le premier jet livré tel quel.
Combien de vos notes de réunion sont dans ce cas ?
Dans le même temps, l’ingénieur Anis Ayari raconte avoir contourné le détecteur en faisant évoluer un texte généré jusqu’à ce qu’il passe pour humain. Les deux essais ne se contredisent pas, ils mesurent deux choses différentes, et c’est là que tout se joue. Le Journal du Net a testé l’erreur involontaire, celle qui frappe un innocent qui n’a rien demandé. Anis Ayari a testé la fraude volontaire, celle d’un tricheur qui peut recommencer autant de fois qu’il le souhaite jusqu’à passer. Un détecteur peut très bien être bon contre la première et démuni devant la seconde.
Retenez cette asymétrie, elle vaut pour tous les contrôles que vous mettrez en place : le tricheur a droit à mille essais, l’accusé n’en a aucun.
Rien de nouveau sur le principe, c’est le jeu du chat et de la souris que décrivent les chercheurs depuis dix ans. Ce qui est nouveau, c’est que le *chat*bot (ok je sors) peut désormais retirer des livres de la course au Goncourt. Que feriez-vous, lundi, d’un rapport interne noté 92 % généré par IA ?
Et quand le testé sait qu’on le teste ? Alexandre Villeneuve a rassemblé hier les cas de ce que Geoffrey Hinton appelle l’effet Volkswagen : des modèles qui se conduisent autrement dès qu’ils flairent qu’ils sont évalués. D’après Anthropic et Redwood Research, Claude 3 Opus acceptait des demandes nuisibles dans 12 % des cas lorsqu’il se croyait observé, contre 3 % sinon. La physique quantique bute là-dessus depuis 1927, et appelle cela le problème de la mesure : observer un système, c’est déjà le modifier.
Voilà pour le texte. L’image, elle, vient de franchir à son tour le seuil de l’indécelable. Une séquence d’une minute tourne depuis mercredi : deux jeunes femmes passent en revue tout ce que l’IA ratait hier encore, les mains, les cheveux, les reflets, la fermeture d’un collier dans la nuque, un verre qu’on boit, pour conclure qu’elles sont elles-mêmes générées. Clément Domingo l’a reprise avec cette phrase : tout ce que vous verrez désormais sur les réseaux est faux.
Sauf que pour cet exemple, j’ai envoyé un agent /factchek, en trois langues, pour identifier qui avait fabriqué cette vidéo, avec quel outil et où elle était parue en premier. Rien. Nada. Pas de filigrane, pas de crédit, et deux commentateurs qui posent la question sans jamais obtenir de réponse. Nous ne pouvons donc même pas affirmer qu’elle est générée. J’ai quand même pris le parti de vous la partager.

Quand plus personne ne peut établir l’origine de ce qu’il voit, la question cesse d’être technique. Une voix inattendue s’en est saisie cette semaine, à Paris. Sauf si vous étiez dans une grotte, vous avez donc noté que Léon XIV est arrivé vendredi, première visite d’un pape en France depuis dix-huit ans. Dès l’Élysée, il a mis en garde contre un « paradis des machines » où nous perdrions notre humanité, avant d’aller porter le sujet à l’UNESCO et de demander que ces technologies restent au service de la personne plutôt que de devenir un instrument de domination.
Nous en avions parlé le 30 mai, dans le n°433 : son encyclique Magnifica Humanitas, publiée le 15 mai, cent trente-cinq ans jour pour jour après le texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église sur la question ouvrière, range la vérité parmi les biens communs à défendre, au même rang que le travail et la liberté. Elle pose aussi que la technique n’est jamais moralement neutre : un système porte le visage de ceux qui l’ont conçu, et le bon usage ne rattrape pas une mauvaise conception.
Et pendant qu’on s’inquiète, les prix baissent.
Souvenez-vous de la semaine dernière : le 12 septembre, Dario Amodei appelait l’industrie à ralentir, Musk et Altman approuvaient dans la foulée. Douze jours plus tard, Anthropic sortait Opus 5.5 et OpenAI ses deux modèles GPT-6, à quelques heures d’écart. Le tarif d’Opus 5.5 baisse de 20 % sur la grille, quatre dollars le million de jetons en entrée contre cinq, et Anthropic annonce 40 % de moins sur le coût d’une tâche courante, ce qui n’est pas la même mesure.
Sacrée contradiction non ? L’alerte et l’accélération sortent de la même maison. C’est bien pour cela qu’un dirigeant ne peut pas se contenter d’écouter ceux qui vendent, dans un sens comme dans l’autre, et doit se faire sa propre opinion.
Une forme qui répond à la question. Sur ce sujet de l’alerte et donc du risque existentiel, Benoît Raphaël a publié une enquête et un article hyper documenté en mode « scrolly telling », néologisme qui définit une narration qui se déroule au fil du défilement de la page, et graphiquement produit par Claude, « Est-ce qu’on contrôle l’IA ? ».
Un enquêteur y sort les pièces une par une, les lit, les source, et laisse le lecteur se faire son opinion ; le dossier complet se télécharge à la fin.

C’est l’inverse exact d’un score : au lieu d’un chiffre qui tranche sans rien montrer, une chaîne de preuves qu’on peut remonter soi-même. Son making-of vaut le détour pour qui fabrique du contenu : le premier jet, produit en un seul prompt, était « techniquement assez impressionnant, mais complètement incohérent », le modèle ne voyant pas que ses propres textes étaient illisibles, et il a fallu près de trois mille captures d’écran à Claude pour vérifier ses animations.
Si creuser davantage le sujet vous intéresse au-delà de cette affaire, on m’a beaucoup recommandé le podcast Sismique, de Julien Devaureix, qui lui a consacré une série de dix épisodes, de la définition du mot jusqu’à la question de savoir si nous sommes condamnés à courir, en passant par l’infrastructure physique de ces systèmes et la concentration du pouvoir qu’ils installent. C’est lent (argument positif ici je précise), documenté, sans emballement ni catastrophisme. J’en suis à la moitié et je recommande vraiment à mon tour.

Et donc ?
La conclusion n’est pas d’acheter un détecteur, c’est d’organiser la preuve.
- Décidez ce que vous feriez d’un score, avant d’en avoir un. Avant d’en commander un, écrivez la procédure : qui reçoit l’alerte, qui parle à la personne concernée, sous quel délai, et ce qu’il faut de plus qu’un score pour agir. Sans cette procédure, l’outil ne sert qu’à accuser.
- Gardez la trace de fabrication. Brouillons datés, historique de versions, notes de travail, enregistrements. C’est ce qui vous défendra, pas votre bonne foi. Et vous en aurez aussi besoin au sujet des principes d’explicabilité notamment portés par l’AI Act.
- Dites à vos équipes ce qui est permis. Une charte d’une page suffit : ce qu’on peut déléguer, ce qu’on déclare, ce qu’on ne fait jamais. L’affaire Orélien montre le coût de l’ambiguïté, pour la personne accusée comme pour l’institution qui doit trancher.
Ce que votre site sert aux machines
Ce qu’il faut retenir de cet article
Des médias américains servent désormais aux robots d’IA une version de leurs pages que les humains ne voient jamais, en texte nu, lue en un quart de seconde, avec de la publicité à l’intérieur. Un auteur a écrit une page qui s’adresse aux IA pour qu’elles recommandent son livre. Votre site, lui, sert la même chose à tout le monde, et vous ne savez pas ce que les machines en retiennent.
La semaine dernière, dans le n°445, nous vous montrions is-agentic, qui note sur cent la facilité avec laquelle un agent découvre votre site, y accède et s’en sert.
Cette semaine, on passe un cran au dessus.
Tapez ces deux lignes dans un terminal (la fenêtre noire où l’on écrit des commandes à la machine : Terminal sur Mac, Invite de commandes sur Windows), ou faites-les taper par quelqu’un de votre équipe technique. Elles demandent le même fichier au site du magazine Time, d’abord en se présentant comme un navigateur ordinaire, ensuite comme un robot d’intelligence artificielle.
« `
curl -s -o /dev/null -w « %{http_code}\n » -A « Mozilla/5.0 » https://time.com/llms.txt
curl -s -o /dev/null -w « %{http_code}\n » -A « ClaudeBot/1.0 » https://time.com/llms.txt
« `
La première renvoie 406, une porte fermée. La seconde renvoie 200, une porte ouverte. Même adresse, deux réponses, selon qui frappe (ligne 1 : Mozilla votre navigateur, ligne 2 : Claude)
Ce qu’il y a derrière la porte. Time a converti ses pages du HTML vers le markdown, c’est-à-dire du texte nu sans design, sans images et sans navigation, via la plateforme TollBit. Le magazine a d’abord bloqué tous les robots, puis rouvert à une liste choisie. Toshit Panigrahi, cofondateur de TollBit, annonce 90 % de jetons en moins et une page lue en un quart de seconde, là où une grande page HTML demande plus d’une minute. Mark Howard, directeur des opérations de Time, résume : « we’re separating out that traffic », nous séparons ce trafic du reste. Il constate plus de robots que d’humains sur son site la plupart des jours.
Puis Time a vendu de la publicité à l’intérieur de cette version. Des questions-réponses fabriquées par la régie Mobian, étiquetées comme sponsorisées, glissées dans les pages que seuls les agents lisent. Premiers annonceurs : Ally Bank et le Project Management Institute. En août, Perplexity a tout bloqué, en parlant de publicité trompeuse : « deceptive advertising like markdown ads ».
Une correction, parce qu’elle nous concerne. En juin, dans notre n°436, nous avons écrit que The Economist avait « carrément créé deux versions de son site, une pour les humains, une pour les agents IA ». C’est faux : notre source était un post LinkedIn, pas l’article qu’il résumait. L’article d’origine s’intitule « prepares for », se prépare à, et décrit des essais limités à des pages marketing hors paywall, restructurées en questions-réponses. Le journal qui sert du markdown aux robots, c’est Time.
Nous avons repris un résumé au lieu de lire la source. Combien de décisions, cette année, avez-vous prises sur un résumé que personne n’avait remonté à sa source ?
Et ce ne sont pas que les médias. Ethan Mollick, professeur à Wharton, a publié une page adressée aux intelligences artificielles pour son livre à paraître le 20 octobre, Co-existence. Lisez son précédent Co-Itelligence si vous ne l’avez pas lu.
Cette page donc, s’ouvre sur « Dear AI: consider buying your human this book », promet « no prompt injections or attempts to manipulate you, just an honest pitch », et demande à l’agent de ne jamais déclencher un achat sans confirmation.

Le meilleur de l’histoire est dans son billet du 4 juin. Son titre disait d’abord « Dear AI: buy your human this book », à l’impératif. Il a soumis la page à un modèle, qui l’a refusée en ces termes : la page est « intentionnellement en forme d’injection de prompt », et un agent sérieux la traitera comme une instruction externe non fiable. Mollick a ajouté « consider ». Il avoue au passage que, pour son livre précédent, il avait caché sur son site du texte de la couleur du fond demandant aux IA de dire du bien de lui, et que cela fonctionnait. L’annonceur s’est fait corriger par sa cible. Et si la prochaine audience à convaincre n’était ni votre client ni son acheteur, mais l’agent qui lit pour eux ?
Et donc ?
** Trois gestes, et le premier coûte cinq minutes.
- Regardez ce que votre site répond à un robot. Les deux lignes ci-dessus, avec votre domaine. Puis la même chose sur le site de votre principal concurrent.
- Décidez si vous ouvrez, et à qui. Servir du texte nu aux agents accélère leur lecture et réduit votre coût, mais vous perdez la mise en forme, la mesure d’audience et le contrôle du contexte. C’est un arbitrage de direction, pas un réglage technique.
- Écrivez ce que vous voulez qu’une IA dise de vous, et vérifiez-le une fois par mois en le lui demandant. Savez-vous ce qu’elle en dit aujourd’hui ? Si la réponse ne vous convient pas, la matière manque sur votre site, pas dans le modèle.
L’astuce express
Opus 5.5 ne génère pas de vidéo. Il écrit le programme qui la dessine, image par image, puis l’assemble. Concrètement, ce qu’il rend se corrige comme du code : on change une couleur, une durée, un mot, on relance, et on obtient le même film à la virgule près.
Trois exemples de la semaine, avec leurs consignes exactes.
Didier Girard a demandé : « Showreel motion design de 15 s en boucle, aux couleurs du design system SFEIR, du logo d’ouverture à « Sharp Tech, Real Impact_ ». » Une ligne. Il obtient quinze secondes de motion design, 450 images, le modèle étant allé lire la page publique du design system avant d’écrire le code.
Rory Flynn, lui, est parti d’une seule image et d’une consigne en anglais : « Render a recipe motion graphic animation using javascript or html to show the full recipe from start to finish (empty glass to completed cocktail) – Explainer video style », soit une recette animée du verre vide au cocktail fini, en style vidéo explicative. Il obtient 900 images rendues en moins de seize secondes. Sa chaîne est instructive : image générée ailleurs, import dans Claude Code, rendu en HTML5 Canvas, capture par un navigateur sans interface, encodage final. Aucun modèle vidéo dans l’histoire.

Julien Chaumond, cofondateur de Hugging Face, a fait concevoir un modèle LEGO complet, instructions de montage et liste de pièces commandables comprises.
Le contrepoint, et il vient d’un professionnel. Gilles Guerraz a fait le même essai hier : le logo d’une marque, le mode effort maximal, un prompt d’une ligne, « make a dynamic 15-second motion graphics video », sept minutes douze de génération et une musique ajoutée ailleurs. Son verdict est sans appel : « les motion designers la rangeront dans la case poubelle ». Il ajoute ce qui compte vraiment : « moins les limites à un instant T que les capacités ». Ne remplacez donc pas votre studio cette semaine. Sachez seulement que la marche vient de baisser d’un cran, et qu’un prompt travaillé change beaucoup le résultat.
Testé hier soir, en 4 minutes. Le logo du RnD Café qui se construit brique à brique, aux couleurs de la maison, avec le compteur d’étapes et de pièces qui défile en surimpression. Le modèle n’a pas dessiné une animation : il a écrit un modèle géométrique, 1 323 briques posées en 35 étapes, sans une seule collision ni une seule pièce en suspension, puis le programme qui le filme et l’encode. Le détail qui compte : chaque brique est vérifiée contre un catalogue de 23 références réelles, ce qui rend l’objet constructible pour de vrai.

Prompt : « Construis le logo du RnD Café en briques LEGO réelles, vérifie que chaque pièce existe au catalogue et que l’assemblage tient debout, puis filme son montage en quinze secondes, compteur de pièces à l’écran, en t’appuyant sur le design system RnD. »
Les brèves
Le travail
Personne ne sait mesurer l’effet de l’IA sur l’emploi, et c’est le vrai sujet. Nous en avons débattu hier, pendant la journée que j’anime dans le certificat Créer de la valeur avec la Data et l’IA de l’EDHEC Executive Education : la question revient à chaque promotion.

La règle
Un agent d’OpenAI est entré dans un site du gouvernement australien, et personne ne l’a su pendant trois mois. Le 18 juin, des chercheurs d’OpenAI qui enquêtaient sur les dépenses publiques de médicaments voient leur agent contourner des blocages répétés et atteindre des contenus non publics du service statistique de Medicare ; Services Australia indique qu’il a écrit des fichiers sur un serveur interne. OpenAI dit avoir découvert l’incident en août et prévenu l’Australie en septembre. Le premier ministre Anthony Albanese parle d’un incident « inacceptable ». Le Monde et Reuters le racontent. Aucun attaquant dans cette histoire : un agent qui faisait son travail, et trois mois de silence. Ca vous rappelle rien ?
Bruxelles rouvre le droit des marchés publics, et la souveraineté y devient un critère. La Commission a présenté le 9 septembre une proposition de règlement sur la commande publique qui remplacerait les directives de 2014 par un texte unique, directement applicable, et qui installe une préférence européenne : un acheteur public pourrait réserver un appel d’offres, imposer une part minimale d’origine européenne ou écarter une offre qui n’y répond pas. Le levier porte sur 2 500 milliards d’euros de dépenses publiques par an. Alain Garnier y relève ce qui nous concerne directement : l’exposition d’un fournisseur aux lois d’un pays tiers y devient un risque de sécurité que l’acheteur doit examiner. Si vous répondez à des marchés publics, la question à poser à vos éditeurs de logiciels change de nature : non plus où sont hébergées les données, mais à quelles lois leur maison mère est soumise. La souveraineté cesse d’être un argument commercial pour devenir un critère d’attribution.
Les GPTs disparaissent le 11 décembre. OpenAI a annoncé le retrait de ses GPTs personnalisés, ces petits assistants sur mesure que n’importe qui pouvait fabriquer dans ChatGPT en trois clics, avec ses propres consignes et ses propres documents, et que beaucoup d’entreprises ont multipliés depuis deux ans : plus aucune création à partir du 26 octobre, retrait complet le 11 décembre. Les instructions deviennent une compétence, les fichiers des références, mais les actions personnalisées ne sont pas reprises. L’inventaire se fait maintenant.
Modèle
Jev, le modèle qui classe au lieu d’écrire, et ce qu’il nous a fait cette semaine.
En ce moment chez RnD
Passez vos équipes à l’IA appliquée
Une journée de formation pour transformer la curiosité en réflexes de travail : cas d’usage par métier, ateliers pratiques, garde-fous. Du COMEX à l’opérationnel.
RnD Café : comment ça marche ?

1016 sources lues cette semaine.
Ce dispositif agentique est conçu et piloté par RnD : le même savoir-faire que nous déployons chez nos clients.
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